Ma fille a honte de moi parce que je ne peux pas l’aider financièrement

« Tu comprends, maman, c’est gênant pour moi… »

La voix de Camille tremblait, mais ses mots étaient tranchants comme une lame. J’ai senti mon cœur se serrer, assise sur la vieille chaise de la cuisine, les mains crispées sur ma tasse de thé. Le carrelage froid sous mes pieds nus me rappelait que je n’avais pas les moyens de refaire la maison, ni même de remplacer la chaudière qui toussait chaque hiver.

Camille, ma fille unique, mon miracle tardif, se tenait devant moi, les bras croisés. Elle évitait mon regard. « Les parents de Julien… ils nous aident tout le temps. Ils ont payé la nouvelle voiture, ils nous ont offert un séjour à Biarritz… Et toi, tu… »

Je n’ai pas pu répondre tout de suite. Les mots se sont coincés dans ma gorge. J’ai repensé à toutes ces années où j’avais économisé sou après sou pour lui offrir le meilleur : les cours de piano, les sorties scolaires, les vêtements neufs pour la rentrée. J’étais professeure de français au collège Paul Éluard à Montreuil, veuve depuis que Camille avait huit ans. J’ai tout donné pour elle. Mais aujourd’hui, avec ma retraite minuscule et l’inflation qui grignote chaque euro, je n’arrive même plus à lui offrir un repas au restaurant.

« Je fais ce que je peux, Camille… » ai-je murmuré.

Elle a soupiré, agacée. « Je sais, maman. Mais tu pourrais faire un effort. Julien ne comprend pas pourquoi tu n’aides pas plus. Sa mère dit que c’est normal d’aider ses enfants… »

J’ai senti la colère monter. « Tu crois que je n’aimerais pas t’aider ? Tu crois que ça me fait plaisir de te voir compter sur eux ? »

Elle a haussé les épaules, indifférente. « Je ne sais pas… Peut-être que tu pourrais vendre la maison ? »

J’ai cru m’étrangler. Cette maison, c’était tout ce qu’il me restait de mon mari, de notre vie à trois. Chaque pièce portait la trace de notre histoire : la marque du crayon sur le mur du salon où Camille avait appris à écrire son prénom, la vieille commode héritée de ma mère…

Le silence s’est installé entre nous, lourd et glacial.

Après son départ, j’ai erré dans la maison comme une âme en peine. J’ai relu les lettres de mon mari, retrouvé les photos de Camille enfant. Je me suis demandé où j’avais échoué. Est-ce que j’avais trop protégé ma fille ? Est-ce que je lui avais donné une vision faussée du bonheur ?

Le lendemain, j’ai croisé Madame Lefèvre dans la rue. Elle m’a demandé des nouvelles de Camille avec son sourire bienveillant. J’ai menti : « Elle va bien, elle est heureuse avec Julien. » Mais au fond de moi, une tempête grondait.

Le dimanche suivant, Camille est revenue avec Julien et leur fils Arthur. Les beaux-parents étaient là aussi : Monsieur et Madame Dubois, élégants, sûrs d’eux. Ils parlaient de leur résidence secondaire à Arcachon, des vacances au ski à Megève. Je me sentais minuscule à côté d’eux.

Pendant le repas, Madame Dubois a lancé : « Françoise, vous devriez penser à investir un peu pour aider les jeunes couples aujourd’hui. C’est difficile pour eux… »

J’ai rougi. Camille a baissé les yeux.

Après le dessert, Arthur est venu s’asseoir sur mes genoux. Il m’a chuchoté : « Mamie, tu viens jouer avec moi ? »

J’ai souri malgré les larmes qui me montaient aux yeux. Je me suis dit que peut-être, l’amour ne se mesurait pas en chèques ou en cadeaux luxueux.

Mais le soir même, Camille m’a envoyé un message : « Maman, essaie de comprendre notre situation. On a besoin d’aide… »

J’ai passé la nuit à tourner en rond dans ma chambre. J’ai pensé à vendre la maison. Mais à quoi bon ? Pour acheter l’amour de ma fille ? Pour effacer la honte qu’elle ressent à cause de moi ?

Quelques jours plus tard, j’ai décidé d’aller voir Camille chez elle. Elle était seule. Je lui ai pris la main.

« Camille… Je t’aime plus que tout au monde. Mais je ne peux pas être quelqu’un d’autre. Je n’ai pas l’argent des Dubois. J’ai juste mon amour et mes souvenirs… Est-ce que ça ne compte plus ? »

Elle a pleuré dans mes bras comme quand elle était petite.

Aujourd’hui encore, je me demande : est-ce qu’on doit tout sacrifier pour combler les attentes matérielles de nos enfants ? L’amour d’une mère suffit-il face à la pression sociale et aux inégalités ? Qu’en pensez-vous ?