Entre Deux Feux : Le Combat d’une Mère pour Son Fils

— Tu ne comprends donc pas, Thomas ? Je fais tout ça pour toi !

Ma voix tremble, résonne dans la cuisine. Thomas baisse les yeux, évite mon regard. Camille, sa femme, serre la mâchoire. Je sens la tension, lourde comme une chape de plomb, s’installer entre nous. C’est dimanche, le traditionnel déjeuner familial, mais rien n’a le goût d’avant. Depuis qu’il s’est marié avec Camille, j’ai l’impression de perdre mon fils un peu plus chaque jour.

Je m’appelle Françoise. J’ai élevé Thomas seule après la mort de son père. Nous étions un duo inséparable, complices dans les petits bonheurs comme dans les tempêtes. Mais depuis deux ans, depuis que Camille est entrée dans sa vie, tout a changé. Elle est douce, polie, mais il y a quelque chose chez elle qui me dérange. Peut-être sa façon de vouloir tout contrôler, ou ce regard qu’elle pose sur moi, mi-pitié, mi-exaspération.

— Maman, s’il te plaît…

Thomas soupire. Il a cette voix lasse qui me brise le cœur. Je sais qu’il voudrait que je me taise, que je laisse couler. Mais comment pourrais-je ? Je vois bien qu’il s’éloigne. Il ne m’appelle plus tous les soirs. Il ne vient plus spontanément dîner à la maison. Et quand il vient, c’est toujours avec Camille.

Je me souviens du premier Noël avec elle. J’avais passé la journée à préparer la bûche au chocolat préférée de Thomas. Mais Camille a annoncé qu’elle était intolérante au gluten. J’ai vu Thomas hésiter entre ma bûche et le gâteau sans saveur qu’elle avait apporté. Il a choisi le sien, par politesse sans doute. J’ai souri, mais j’avais envie de pleurer.

Depuis ce jour-là, j’ai commencé à me méfier d’elle. Je me suis mise à surveiller ses moindres faits et gestes. J’ai remarqué qu’elle décidait toujours de l’heure à laquelle ils partaient des repas de famille, qu’elle lui soufflait des réponses à mes questions, qu’elle lui tenait la main comme pour le garder près d’elle.

Un soir, je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire ce que j’avais sur le cœur.

— Camille, tu sais… Thomas et moi avons toujours été très proches. J’espère que tu comprends que c’est difficile pour moi de le voir changer.

Elle m’a regardée droit dans les yeux.

— Je comprends, Françoise. Mais Thomas est adulte maintenant. Il a le droit de faire ses propres choix.

Sa voix était calme mais ferme. J’ai senti une colère sourde monter en moi. Qui était-elle pour me parler ainsi ?

Les semaines ont passé et les tensions se sont accumulées. Thomas essayait de ménager tout le monde, mais je voyais bien qu’il souffrait. Un dimanche, alors que nous étions tous autour de la table, la dispute a éclaté.

— Tu pourrais au moins faire un effort avec ma mère !

Camille a posé sa fourchette avec fracas.

— Et toi ? Tu pourrais aussi comprendre que ta mère ne veut pas nous laisser vivre !

Thomas s’est levé brusquement.

— Ça suffit ! J’en ai marre de choisir entre vous deux !

Il est parti en claquant la porte. Le silence qui a suivi était assourdissant.

Ce soir-là, je me suis retrouvée seule dans ma cuisine, entourée des restes du repas et des souvenirs d’un temps où tout était plus simple. J’ai repensé à mon propre mariage, à ma belle-mère qui me jugeait sans cesse. Avais-je oublié ce que cela faisait d’être celle qui n’est jamais assez bien ?

Les jours suivants ont été difficiles. Thomas ne répondait plus à mes messages. Je tournais en rond dans mon appartement vide, ressassant chaque mot prononcé, chaque geste mal interprété.

Un matin, il a finalement appelé.

— Maman… On doit parler.

Sa voix était grave. Nous nous sommes retrouvés dans un café du centre-ville. Il avait l’air fatigué.

— Je t’aime, maman. Mais je t’en supplie… Laisse-moi vivre ma vie avec Camille. J’ai besoin que tu me fasses confiance.

J’ai senti mes larmes monter.

— Mais si elle te fait du mal ? Si tu n’es pas heureux ?

Il a souri tristement.

— Je suis heureux… Mais je ne peux pas l’être si tu es malheureuse à cause de moi.

Ses mots m’ont transpercée. Pour la première fois, j’ai compris que mon amour pouvait aussi faire du mal.

J’ai décidé alors d’essayer de changer. De prendre du recul, d’accepter que mon fils n’était plus ce petit garçon accroché à ma jupe. Ce n’était pas facile. Parfois je rechutais : un commentaire de trop, une remarque sur la façon dont Camille tenait la maison ou sur leurs projets d’enfant.

Mais peu à peu, j’ai appris à lâcher prise. À inviter Camille à prendre le café sans arrière-pensée, à demander des nouvelles sans insister. À écouter sans juger.

Un jour, Camille m’a prise à part après un déjeuner.

— Merci d’avoir fait un effort… Je sais que ce n’est pas facile pour vous non plus.

Son regard était sincère. J’ai compris alors que nous étions toutes les deux en train d’apprendre à partager Thomas, chacune à notre manière.

Aujourd’hui encore, il m’arrive de ressentir cette pointe de jalousie ou cette peur de l’abandon. Mais je sais que si j’aime vraiment mon fils, je dois lui laisser la liberté d’être heureux sans moi au centre de sa vie.

Où finit la bienveillance maternelle ? Où commence l’égoïsme ? Est-ce qu’on peut aimer trop fort ? Dites-moi… vous aussi, avez-vous déjà eu peur de perdre ceux que vous aimez au point de leur faire du mal sans le vouloir ?