Deux fois brisée : Comment ai-je pu croire ma mère ?
« Tu ne me crois pas, Camille ? »
La voix de ma mère résonne dans la salle d’audience, tremblante, presque étrangère. Je serre les poings sur mes genoux, le cœur battant à m’en faire mal. Autour de moi, les bancs du tribunal sont pleins de regards curieux ou compatissants. Mais aucun ne peut comprendre ce que je ressens. Comment le pourraient-ils ?
Il y a un an à peine, j’étais encore cette maman comblée, fatiguée mais heureuse, courant entre l’école maternelle de Jules et les rendez-vous médicaux de Léo, mon plus jeune. Mon mari, Antoine, travaillait tard à la mairie de Nantes, et c’est ma mère, Françoise, qui venait souvent m’aider. Elle disait toujours : « Tu sais bien que je ferais tout pour mes petits-fils. »
Je l’ai crue. Aveuglément.
Le premier drame est arrivé un matin de janvier. J’étais partie travailler, confiante, laissant Jules à maman. Il avait quatre ans, il adorait les puzzles et les histoires de pirates. Quand le téléphone a sonné à 10h12, j’ai su tout de suite que quelque chose n’allait pas. La voix paniquée de ma mère : « Camille, il ne respire plus ! »
Tout s’est enchaîné. Les pompiers, l’hôpital, les médecins qui murmurent des mots que je refuse d’entendre : arrêt cardiaque inexpliqué. J’ai hurlé dans les couloirs blancs, j’ai frappé les murs. Antoine m’a serrée si fort que j’ai cru étouffer.
Ma mère pleurait aussi. Elle répétait qu’elle n’avait rien vu venir, qu’elle avait juste quitté la pièce quelques minutes pour préparer un chocolat chaud. J’ai voulu la croire. J’avais besoin d’y croire.
Mais trois mois plus tard, c’est Léo qui a été hospitalisé. Cette fois encore, il était avec maman. Cette fois encore, elle a appelé les secours trop tard. Léo n’a pas survécu non plus.
La police a commencé à poser des questions. Les médecins ont parlé d’incohérences dans le récit de ma mère. Antoine s’est mis à douter. Moi, je me suis effondrée.
« Camille, tu dois dire la vérité », m’a-t-il dit un soir en pleurant dans la cuisine. « Si ta mère a fait quelque chose… »
Mais comment admettre l’impensable ? Comment imaginer que celle qui m’a élevée aurait pu… Non, c’était impossible.
Pourtant, l’enquête a révélé des détails troublants : des médicaments retrouvés dans le sang des enfants, des incohérences dans les horaires, des témoins qui affirmaient avoir vu ma mère acheter des somnifères.
Le jour où elle a été placée en garde à vue, j’ai cru mourir une seconde fois.
Depuis, chaque nuit est une torture. Je revois le sourire de Jules, les yeux rieurs de Léo. Je me repasse chaque scène, chaque mot échangé avec ma mère. Ai-je raté un signe ? Aurais-je pu empêcher tout ça ?
Au tribunal aujourd’hui, elle me regarde avec ses yeux fatigués. « Je t’en supplie, Camille… »
Mais je ne sais plus qui croire. Ma famille s’est déchirée : mon père refuse de parler à quiconque, mes frères se disputent sur la place publique du village. Les voisins murmurent derrière leurs volets.
Je me sens seule au monde.
Parfois, je me demande si la vérité compte encore. Mes enfants ne reviendront pas. Ma mère est peut-être coupable… ou peut-être victime d’un mal qui nous dépasse tous.
Je me souviens d’un soir d’été où elle m’a confié qu’elle avait peur de vieillir seule. Avait-elle cherché à garder mes fils près d’elle par amour maladroit ? Ou bien la douleur l’a-t-elle rendue folle ?
Je n’aurai sans doute jamais toutes les réponses.
Aujourd’hui, alors que le juge s’apprête à rendre son verdict et que les journalistes attendent dehors pour dévorer notre malheur, je me demande :
Comment fait-on pour survivre à la trahison de sa propre mère ? Peut-on jamais se pardonner d’avoir fait confiance à ceux qu’on aime le plus ?
Et vous… auriez-vous vu ce que je n’ai pas voulu voir ?