Chassée à cause de ma grossesse : Dix ans après, le retour des fantômes
« Tu n’as plus ta place ici, Camille. »
Les mots de ma mère claquent encore dans ma mémoire comme une gifle. J’avais dix-sept ans, debout dans le salon de notre appartement HLM à Nanterre, les mains tremblantes sur mon ventre à peine arrondi. Mon père, les bras croisés, fixait le sol. Je me souviens du silence lourd, du regard fuyant de mon petit frère Hugo derrière la porte entrouverte. J’ai ramassé mon sac, mes cahiers de terminale, et je suis partie. Il pleuvait ce soir-là ; la Seine brillait sous les lampadaires comme un miroir brisé.
Je n’ai jamais revu mes parents depuis ce jour. Dix ans se sont écoulés. Dix ans à survivre, à grandir trop vite, à élever seule mon fils, Lucas. Je me souviens des nuits blanches dans la chambre de bonne que j’ai trouvée à Clichy, des petits boulots mal payés – serveuse au bistrot du coin, caissière chez Franprix, aide-ménagère chez Madame Dupuis qui me regardait toujours avec pitié. Je me souviens aussi des regards des voisins, des jugements silencieux : « Encore une fille perdue… »
Mais Lucas a grandi. Il a aujourd’hui neuf ans, les yeux pétillants et le sourire facile. J’ai repris mes études par correspondance, décroché un BTS assistante de gestion. J’ai trouvé un CDI dans une petite entreprise de logistique à La Défense. Nous avons déménagé dans un deux-pièces lumineux à Colombes. Petit à petit, j’ai reconstruit ma vie.
Et puis, il y a trois semaines, tout a basculé.
Un soir d’avril, alors que je rentrais du travail, Lucas jouait dans sa chambre quand on a sonné à la porte. J’ai ouvert sans méfiance. Devant moi se tenaient mes parents. Ma mère avait vieilli ; ses cheveux étaient plus gris que dans mes souvenirs. Mon père semblait diminué, appuyé sur une canne.
« Camille… »
J’ai senti mon cœur s’arrêter. Un mélange de colère et de panique m’a envahie.
« Qu’est-ce que vous faites ici ? »
Ma mère a baissé les yeux. « On… on ne savait pas où aller. Ton père est malade. On a tout perdu… »
J’ai cru que j’allais éclater de rire ou de rage. Après tout ce qu’ils m’avaient fait subir ? Après m’avoir laissée seule, enceinte et sans ressources ?
Lucas est sorti de sa chambre à ce moment-là. Il a regardé mes parents avec curiosité.
« Maman, c’est qui ces gens ? »
Un silence gênant s’est installé. Ma mère a eu les larmes aux yeux.
« Je suis ta grand-mère… »
Lucas a souri timidement. Il n’a jamais connu la famille du côté maternel ; je lui avais dit qu’ils étaient loin, qu’ils ne voulaient pas de nous.
J’ai laissé mes parents entrer, sans vraiment comprendre pourquoi. Peut-être par faiblesse, peut-être par besoin d’en finir avec ce passé qui me rongeait.
Les jours suivants ont été un mélange d’émotions contradictoires. Mon père était affaibli par une maladie cardiaque ; ils avaient été expulsés de leur logement après des dettes accumulées. Ils n’avaient plus personne d’autre que moi.
Le soir, après avoir couché Lucas, je restais assise dans la cuisine avec ma mère. Elle essayait maladroitement d’expliquer :
« On avait peur… On ne savait pas comment réagir… Ton père voulait que tu avortes… Moi aussi, je croyais que c’était mieux pour toi… Mais on s’est trompés… »
Je l’écoutais sans répondre. La colère en moi était immense. Comment pardonner dix ans d’absence ? Comment effacer les humiliations, les nuits froides passées à pleurer dans un foyer d’accueil ?
Un soir, mon père m’a prise à part :
« Camille… Je sais que tu nous en veux. Mais je t’en supplie… On n’a plus rien. Je ne veux pas finir mes jours dans la rue… »
J’aurais voulu lui crier ma douleur, lui balancer toute la souffrance qu’il m’avait infligée. Mais je suis restée muette.
Lucas s’est attaché rapidement à ses grands-parents. Il posait mille questions à ma mère sur mon enfance : « Maman était comment petite ? » Ma mère lui racontait des anecdotes que j’avais oubliées ou voulu oublier.
Petit à petit, une routine s’est installée. Mais chaque geste du quotidien – un repas partagé, un sourire échangé – réveillait en moi des souvenirs douloureux.
Un dimanche matin, alors que nous prenions le petit-déjeuner tous ensemble pour la première fois depuis dix ans, Hugo est arrivé à l’improviste. Mon petit frère était devenu un jeune homme ; il travaillait comme éducateur spécialisé à Saint-Denis.
Il m’a prise dans ses bras :
« Je suis désolé pour tout ce qui s’est passé… J’étais trop jeune pour comprendre… »
J’ai fondu en larmes pour la première fois depuis longtemps.
Ce jour-là, j’ai compris que le pardon n’était pas un acte unique mais un chemin semé d’embûches. Que la famille pouvait être source de douleur autant que de réconfort.
Aujourd’hui encore, je me demande si j’ai fait le bon choix en ouvrant ma porte à mes parents. Est-ce que le pardon efface vraiment le passé ? Ou bien certaines blessures restent-elles ouvertes à jamais ?