Entre l’amour et le sang : le choix impossible de Camille
« Tu ne remettras plus jamais les pieds chez eux, Camille. C’est clair ? »
La voix de Julien résonne encore dans ma tête, sèche, tranchante comme une lame. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, assise seule dans la cuisine. Il est parti travailler, laissant derrière lui un silence lourd, presque oppressant. Je regarde par la fenêtre, les toits gris de Lyon s’étendent à perte de vue, mais je me sens enfermée dans une cage invisible.
Tout a basculé il y a trois semaines. Ce dimanche-là, mes parents avaient préparé un déjeuner pour fêter l’anniversaire de ma sœur, Élodie. J’étais heureuse, insouciante, riant aux éclats avec ma famille autour d’un gratin dauphinois et d’un poulet rôti. Mais Julien, tendu depuis le matin, n’a pas supporté une remarque de mon père sur son travail. « Tu sais, Julien, tu pourrais peut-être envisager de changer de boîte, ils ne te respectent pas là-bas », avait dit Papa, sans méchanceté. Julien a explosé : « Vous croyez tout savoir sur tout ! Mais occupez-vous donc de vos affaires ! »
Le ton est monté. Maman a tenté d’apaiser les choses, Élodie a pleuré. Moi, j’étais figée, incapable d’intervenir. Julien a claqué la porte. J’ai couru après lui dans la rue des Marronniers, mais il ne s’est pas retourné.
Depuis ce jour, il m’a interdit de revoir ma famille. « Ils ne t’aiment pas vraiment, Camille. Ils veulent juste te contrôler », répète-t-il chaque soir. Je me débats avec mes souvenirs : les Noëls chez mes parents à Annecy, les vacances au bord du lac avec Élodie… Tout cela me semble soudain inaccessible.
Je tente parfois de négocier :
— Julien, je pourrais au moins appeler Maman ?
— Non ! Tu sais très bien qu’ils vont encore te monter contre moi.
Il me regarde avec ses yeux sombres, blessés. Je sens qu’il souffre aussi, mais sa douleur devient la mienne. Je me sens coupable d’avoir provoqué ce conflit en invitant tout le monde ce jour-là.
Les jours passent et je m’éteins peu à peu. Au travail, mes collègues remarquent mon air absent. « Ça va, Camille ? » demande souvent Sophie à la pause café. Je souris faiblement : « Oui, juste un peu fatiguée… »
Mais la nuit venue, je pleure en silence dans notre lit conjugal. Julien dort paisiblement à côté de moi ; moi, je me noie dans mes regrets.
Un soir, Élodie m’envoie un message :
« Tu me manques. Pourquoi tu ne réponds plus ? On t’aime fort. »
Je serre mon téléphone contre mon cœur mais n’ose pas répondre. J’ai peur que Julien le découvre. Il fouille parfois dans mes affaires, vérifie mes appels.
Un samedi matin, alors que je range la chambre, je tombe sur une vieille photo : Élodie et moi sur le manège du parc de la Tête d’Or. Je fonds en larmes. Soudain Julien entre.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Rien… juste un peu nostalgique.
— Tu penses encore à eux ?
Je ne réponds pas. Il soupire et quitte la pièce en claquant la porte.
Je commence à douter : est-ce cela l’amour ? Se couper de tout ce qui nous a construits ? Je me sens seule au monde. Parfois j’imagine partir, retrouver ma famille à Annecy, respirer l’air pur du lac… Mais je reste là, paralysée par la peur de blesser Julien ou de tout perdre.
Un dimanche soir, alors que je prépare le dîner, Maman m’appelle sur le fixe — chose rare depuis des années.
— Camille ? C’est moi… On s’inquiète beaucoup pour toi.
Sa voix tremble.
— Je vais bien Maman…
— Tu es sûre ? Tu peux tout nous dire tu sais…
Julien entre dans la cuisine à ce moment-là. Je raccroche précipitamment.
— Qui c’était ?
— Personne… une erreur.
Il me fixe longuement puis s’assied sans un mot.
La tension devient insupportable. Je n’ose plus parler de ma famille ni même prononcer leurs prénoms. Je vis dans la peur constante d’une nouvelle crise.
Un soir d’orage, alors que la pluie martèle les vitres et que Lyon semble engloutie par la nuit, je me regarde dans le miroir de la salle de bain. Mes yeux sont cernés, mon visage fermé. Où est passée la Camille joyeuse et pleine de vie ?
Je repense à cette phrase de Maman : « L’amour ne doit jamais t’isoler de ceux qui t’aiment vraiment. »
Mais comment choisir ? Comment trahir l’un sans perdre l’autre ?
Je voudrais crier ma détresse mais personne ne m’entend. Je voudrais fuir mais mes jambes refusent d’avancer.
Est-ce cela le prix de l’amour ? Ou bien ai-je simplement trop peur d’être seule ?
Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?