Ma propre fille m’a poussée du haut de la falaise : le prix du silence
« Anne, ne bouge pas… Fais semblant d’être morte. »
La voix de Paul, mon mari, tremblait à peine, mais je sentais sa peur. J’avais le goût du sang dans la bouche, la joue collée contre la terre humide, et le vent marin me glaçait la peau. Ma jambe droite était tordue à un angle impossible. Je n’arrivais pas à respirer sans douleur. Au-dessus de moi, la falaise de Plouha découpait le ciel gris de Bretagne.
Je n’aurais jamais cru que Camille, ma propre fille, me pousserait dans le vide. Pourtant, quelques minutes plus tôt, elle m’avait regardée droit dans les yeux. « Tu ne comprends rien, maman. Tu ne comprends jamais rien ! » Sa voix vibrait de rage et de larmes contenues. J’avais voulu la prendre dans mes bras, mais elle avait reculé brusquement. Paul était arrivé derrière nous, essoufflé après avoir couru depuis la voiture. Il avait tenté d’intervenir : « Camille, arrête ! On peut en parler… »
Mais il était trop tard. Un geste brusque, une main sur mon épaule, et j’ai basculé dans le vide.
Je me souviens du choc, du bruit sourd de mon corps heurtant les rochers, du cri étouffé de Paul. Puis le silence, seulement brisé par le ressac en contrebas. J’ai cru mourir. Mais ce n’était pas la mort qui m’attendait — c’était la vérité.
Allongée là, incapable de bouger, j’ai revu toute ma vie défiler. Comment en étions-nous arrivés là ? Camille avait toujours été une enfant sensible, brillante à l’école, mais tourmentée par une colère sourde que je n’avais jamais su apaiser. Depuis quelques mois, elle s’était renfermée sur elle-même. Les disputes étaient devenues quotidiennes : sur ses études à Rennes, sur ses fréquentations, sur ce garçon — Hugo — qu’elle voyait en cachette.
Paul et moi avions tenté de garder le dialogue ouvert, mais tout semblait nous échapper. Je croyais encore qu’il suffisait d’amour et de patience pour réparer ce qui se brisait entre nous. Quelle naïveté…
« Anne… tu m’entends ? » Paul s’était glissé jusqu’à moi en rampant sur les rochers. Son visage était blême. « Elle est partie… Elle croit que tu es morte… »
J’ai voulu parler, mais un râle est sorti de ma gorge. Paul a posé sa main sur ma bouche : « Chut… Il faut qu’on reste cachés. »
C’est alors que j’ai compris : il savait quelque chose que j’ignorais.
Les secours sont arrivés une heure plus tard. Paul avait appelé discrètement depuis son portable caché dans sa poche. On m’a transportée à l’hôpital de Saint-Brieuc. Fractures multiples, commotion cérébrale — mais vivante.
Camille n’est pas venue me voir. Elle a disparu pendant trois jours. La police a interrogé Paul ; il a menti pour elle. « C’était un accident », a-t-il dit. Moi aussi j’ai menti : « Je ne me souviens de rien… »
Mais la vérité me rongeait.
La nuit suivante, Paul est venu s’asseoir au bord de mon lit d’hôpital. Il avait l’air plus vieux de dix ans.
— Pourquoi tu as dit à Camille que je n’étais pas son père ?
J’ai senti mon cœur s’arrêter.
— Quoi ?
— Elle sait tout, Anne. Elle a trouvé les lettres… Celles que tu as cachées dans la boîte à couture de ta mère.
J’ai fermé les yeux. Les souvenirs sont revenus comme une vague glacée : l’été 2003 à Nantes, cette aventure d’un soir avec Laurent — mon premier amour retrouvé par hasard lors d’un congrès d’enseignants. J’avais cru pouvoir enterrer ce secret pour toujours.
— Je voulais te protéger… Je voulais la protéger elle aussi…
Paul a éclaté en sanglots silencieux.
— Elle m’a dit que tu lui avais volé sa vie. Que tout était faux entre nous.
Je n’avais plus la force de pleurer.
Trois jours plus tard, Camille est revenue. Elle s’est assise au pied de mon lit sans un mot pendant de longues minutes. Son visage était fermé, ses yeux rouges d’avoir trop pleuré.
— Pourquoi tu m’as menti toute ma vie ?
Sa voix était rauque, étrangère.
— Parce que je t’aimais trop pour te perdre… Parce que j’avais peur que tu me détestes si tu savais tout.
Elle a serré les poings.
— Tu m’as tout pris ! Même mon père n’est pas mon père ! Tu comprends ce que ça fait ?
Je n’ai pas su quoi répondre. Comment expliquer à son enfant qu’on a voulu la protéger et qu’on l’a détruite ?
Camille s’est levée brusquement.
— Je ne veux plus jamais te voir.
Elle a claqué la porte derrière elle.
Paul et moi sommes restés seuls avec notre douleur et nos regrets. Les semaines ont passé ; ma rééducation était lente et douloureuse. Les voisins murmuraient sur notre famille « sans histoire ». Ma mère est morte sans avoir revu sa petite-fille.
Un soir d’automne, alors que la pluie battait les vitres de notre maison à Saint-Quay-Portrieux, j’ai reçu une lettre de Camille. Quelques lignes tremblantes :
« Maman,
Je ne sais pas si je pourrai te pardonner un jour. Mais je voulais que tu saches que je vais bien. J’ai retrouvé Laurent. Il veut me rencontrer.
Camille »
J’ai relu ces mots des dizaines de fois en pleurant toutes les larmes de mon corps.
Aujourd’hui encore, je me demande : est-ce qu’on peut vraiment aimer quelqu’un sans tout lui dire ? Est-ce qu’un secret peut justifier qu’on perde tout — même sa propre fille ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?