Les Cris Incessants de l’Appartement 3B : Le Secret qui a Déchiré notre Immeuble

« Arrête de pleurer, je t’en supplie ! » La voix de Madame Lefèvre résonnait dans la cage d’escalier, mêlée à celle, déchirante, d’un enfant invisible. C’était la troisième nuit consécutive que les cris montaient du 3B, et moi, Claire Dubois, je n’arrivais plus à dormir. Je me suis levée, pieds nus sur le carrelage froid, le cœur battant. J’ai ouvert la porte de mon appartement, espérant croiser un voisin pour partager mon angoisse. Mais le couloir était désert, seulement habité par les échos de la détresse.

J’ai frappé à la porte du 3B. Une fois. Deux fois. Personne n’a répondu. J’ai collé mon oreille contre le bois : les pleurs étaient étouffés, comme si l’enfant était enfermé loin de la porte. Derrière moi, Monsieur Martin, le retraité du 2A, est sorti en robe de chambre.

— Vous entendez encore ? Ça fait des jours que ça dure…
— On ne peut pas rester sans rien faire, ai-je murmuré.

Il a haussé les épaules : « On ne sait pas ce qui se passe là-dedans. Peut-être qu’il est malade… Ou que sa mère travaille la nuit. »

Mais je savais que ce n’était pas normal. Les cris étaient trop désespérés, trop longs. J’ai proposé d’appeler la police. Monsieur Martin a hésité : « On ne va pas faire d’histoires pour des histoires de famille… »

Le lendemain matin, j’ai croisé Madame Lefèvre dans l’escalier. Elle portait des lunettes noires malgré le ciel gris de Nantes.

— Tout va bien chez vous ? ai-je demandé, la voix tremblante.

Elle a esquissé un sourire crispé : « Oui, merci Claire. Mon fils fait des cauchemars, c’est tout. »

Mais ses mains tremblaient. Et ce soir-là, les cris ont repris, plus forts encore.

Les jours ont passé. Certains voisins ont commencé à éviter le 3B. D’autres se sont plaints à la gardienne, qui a haussé les épaules : « Je ne peux pas forcer une porte sans raison valable… »

Un soir d’orage, alors que la pluie battait les vitres et que les éclairs illuminaient le couloir, j’ai entendu un cri plus aigu que les autres. Un cri de terreur pure. J’ai couru frapper à la porte du 3B, hurlant : « Ouvrez ! Ça suffit maintenant ! »

Rien. Juste le silence après la tempête.

Le lendemain matin, j’ai appelé la police. La voix au bout du fil était lasse : « On reçoit beaucoup d’appels comme ça… Mais on va envoyer une patrouille. »

Quand ils sont arrivés, tout l’immeuble était aux aguets derrière les judas et les portes entrouvertes. Les policiers ont frappé fort. Pas de réponse. Ils ont forcé la porte.

Ce que j’ai vu ce jour-là me hante encore : l’appartement plongé dans une pénombre sale, des jouets cassés au sol, une odeur âcre de renfermé et… un petit garçon recroquevillé sous une table, les yeux écarquillés par la peur. Madame Lefèvre gisait sur le canapé, inconsciente après une overdose de médicaments.

Le petit s’appelait Lucas. Il avait six ans mais en paraissait quatre tant il était maigre et pâle. Il ne parlait presque pas. Les policiers l’ont emmené dans une couverture, pendant que les secours s’occupaient de sa mère.

Dans les jours qui ont suivi, l’immeuble est devenu un champ de murmures et de culpabilité. Certains disaient qu’ils avaient toujours su que quelque chose clochait chez Madame Lefèvre ; d’autres prétendaient n’avoir jamais rien entendu.

Moi, je me suis rongée de remords : pourquoi n’avais-je pas insisté plus tôt ? Pourquoi avions-nous tous préféré fermer les yeux ?

Lucas a été placé en famille d’accueil. Je lui ai écrit une lettre que je n’ai jamais envoyée : « Pardon de ne pas t’avoir sauvé plus tôt… »

Des mois plus tard, j’ai croisé Monsieur Martin sur le marché.

— On aurait dû faire quelque chose avant…
— Oui… Mais on a eu peur des histoires, des représailles…

Il a baissé les yeux. Moi aussi.

Aujourd’hui encore, chaque fois qu’un enfant pleure dans mon immeuble, mon cœur se serre. Je ne peux m’empêcher de penser à Lucas et à tous ces enfants invisibles derrière des portes closes.

Est-ce qu’on aurait pu changer son destin si on avait agi plus tôt ? Combien d’autres Lucas attendent qu’on ose enfin frapper à leur porte ?