Après quinze ans, tout devait s’arrêter… Mais la vie m’a surpris à l’étranger

« Tu pars vraiment ? » La voix de Claire tremblait dans le couloir, alors que je bouclais ma valise. Je n’ai pas répondu. J’ai préféré fixer le mur, comme si la peinture écaillée pouvait absorber mes doutes. Quinze ans de vie commune, deux enfants, et ce soir-là, je n’avais plus rien à dire à celle qui avait été mon évidence.

Je m’appelle Julien. J’ai 38 ans, et j’habite à Nantes depuis toujours. Claire et moi, on s’est rencontrés à la fac, un soir de septembre où la pluie battait les pavés de la place Royale. On s’est aimés comme on respire, sans réfléchir. Mais les années ont passé, les enfants sont arrivés — Camille et Arthur — et un jour, j’ai réalisé que je ne savais plus pourquoi je rentrais le soir.

Ce poste à Montréal, c’était une bouée de sauvetage. Six mois loin de tout, loin d’elle surtout. Je n’ai rien dit à Claire de mes intentions. Je voulais partir, réfléchir, puis revenir pour annoncer la séparation. J’avais tout planifié : l’appartement en sous-location, les papiers du divorce déjà téléchargés sur mon ordinateur, même la garde alternée esquissée sur un coin de carnet.

Le vol pour le Canada a été interminable. Dans l’avion, j’ai repensé à la dernière dispute : « Tu ne me regardes plus », avait-elle lancé en jetant son torchon sur la table. Elle avait raison. Je ne la regardais plus. Je ne regardais plus rien d’ailleurs, pas même moi-même.

À Montréal, tout était différent. L’air était sec, les gens souriants, et je me sentais léger pour la première fois depuis des années. Mon travail dans une start-up française installée là-bas me passionnait ; je retrouvais l’excitation des débuts, celle qui m’avait quitté depuis longtemps. Les collègues sortaient après le boulot, on riait fort dans les bars du Plateau Mont-Royal. J’ai rencontré Élodie, une Française expatriée depuis cinq ans. Elle avait ce rire qui fait oublier le reste du monde.

Un soir, alors qu’on partageait une poutine dans un petit resto, elle m’a demandé : « Tu es heureux ? » J’ai failli répondre oui. Mais j’ai senti un vide au fond de moi. J’ai pensé à Camille qui m’envoyait des messages vocaux maladroits : « Papa, tu reviens quand ? » Et à Arthur qui refusait de parler au téléphone parce qu’il était en colère contre moi.

Les semaines ont filé. J’ai commencé à écrire des mails à Claire, d’abord pour parler des enfants, puis pour lui raconter mes journées. Elle répondait brièvement au début, puis ses messages se sont allongés. Elle me parlait de ses angoisses, de ses insomnies, du silence qui pesait dans l’appartement sans moi. Un soir, elle a écrit : « Je crois que je me suis perdue aussi. »

J’ai relu cette phrase cent fois.

Un matin de février, Élodie m’a embrassé sous la neige fondue. J’aurais dû être heureux — c’était ce que j’avais voulu non ? Mais je n’ai rien ressenti. Juste une immense fatigue. J’ai compris que fuir ne réglait rien ; que le problème n’était pas Claire ou Nantes ou notre routine… c’était moi.

J’ai appelé Claire en pleine nuit (il était 3h du matin en France). Elle a décroché tout de suite.
— Tu vas bien ?
— Non… Je crois que j’ai tout gâché.
Silence.
— Moi aussi.
On a pleuré tous les deux sans un mot.

Les derniers mois à Montréal ont été différents. Je n’ai plus cherché à séduire ni à oublier. J’ai commencé une thérapie avec un psy français installé là-bas. J’ai compris que j’avais peur d’être ordinaire, peur de vieillir sans passion… mais que la fuite ne m’apporterait jamais ce que je cherchais.

Quand je suis rentré à Nantes, Claire m’attendait à l’aéroport. Elle avait changé — ou peut-être était-ce moi qui voyais enfin ce qu’elle traversait depuis des années. On s’est pris dans les bras maladroitement.

À la maison, Camille a couru vers moi en pleurant : « Tu ne repartiras plus hein ? »
Arthur est resté dans sa chambre. Il a fallu des semaines pour qu’il me pardonne.

Claire et moi avons parlé des heures durant. On a décidé de voir un conseiller conjugal. Ce n’est pas un conte de fées : il y a des jours où l’on doute encore, où l’on se demande si on n’aurait pas mieux fait de tout arrêter… Mais on essaie.

Aujourd’hui, je regarde Claire préparer le dîner pendant que Camille fait ses devoirs et qu’Arthur râle parce qu’il n’a plus de batterie sur sa console. Je me demande : est-ce qu’on peut vraiment recommencer après s’être autant abîmés ? Est-ce que l’amour peut renaître quand il ne reste plus que des cendres ?

Et vous… avez-vous déjà eu envie de tout quitter ? Qu’est-ce qui vous a retenu ou poussé à partir ?