Accouchement sous tension : Mon combat pour la vie et ma famille
« Paul, réveille-toi ! » Ma voix tremblait, déchirant le silence de notre petit appartement lyonnais. Il était cinq heures du matin, un mardi d’octobre, et une douleur fulgurante venait de me réveiller. Je savais que ce n’était pas une contraction ordinaire. Paul s’est levé d’un bond, les yeux encore embués de sommeil, mais déjà inquiet. « Camille, ça va ? »
Je voulais le rassurer, mais je sentais que quelque chose n’allait pas. Mon ventre était dur comme du béton, la douleur irradiait jusque dans mon dos. Je me suis effondrée sur le canapé, haletante. Paul a attrapé son téléphone et a appelé le SAMU. « Ma femme est enceinte de neuf mois, elle a très mal, c’est urgent ! »
Les minutes ont semblé des heures. J’entendais Paul marcher nerveusement dans l’entrée, marmonnant des mots que je ne comprenais pas. Quand les secours sont arrivés, j’avais déjà perdu les eaux, mais le liquide était teinté de sang. J’ai vu la panique dans les yeux de l’ambulancière. « On doit partir tout de suite. »
Dans l’ambulance, j’ai serré la main de Paul si fort qu’il en a eu des marques rouges. Je me répétais que tout irait bien, que c’était juste un accouchement difficile comme tant d’autres. Mais au fond de moi, une peur sourde grandissait.
À l’hôpital Édouard-Herriot, tout est allé très vite. On m’a installée en salle d’accouchement, une sage-femme m’a posé mille questions auxquelles je répondais à peine. Mon cœur battait la chamade. Paul n’a pas pu entrer tout de suite ; il est resté derrière la porte, impuissant.
« Madame Martin, il faut faire vite. Le rythme cardiaque du bébé ralentit », m’a dit le médecin en fronçant les sourcils. Je n’ai pas eu le temps de comprendre ce qui se passait qu’on m’a posé un masque sur le visage. L’anesthésie m’a engloutie.
Quand j’ai ouvert les yeux, j’étais seule dans une chambre blanche. Ma gorge était sèche, ma tête lourde. J’ai cherché Paul du regard, mais il n’était pas là. Une infirmière est entrée, un sourire triste sur les lèvres. « Votre fille est en réanimation néonatale. Elle a eu du mal à respirer à la naissance… Mais elle est forte. »
J’ai senti mes entrailles se tordre. Où était Paul ? Pourquoi n’était-il pas là ? J’ai voulu me lever mais mon corps ne répondait pas. Je me suis sentie prisonnière de ce lit d’hôpital, coupée du monde et surtout de ma fille.
Paul est arrivé plus tard, les yeux rougis par les larmes et la fatigue. Il s’est assis au bord du lit et a pris ma main dans la sienne. « Elle s’appelle Lucie », a-t-il murmuré. J’ai fondu en larmes.
Les jours suivants ont été un enfer. Lucie était branchée à des machines qui bipaient sans cesse. Je n’avais pas le droit de la prendre dans mes bras ; je pouvais seulement glisser un doigt dans sa petite main minuscule à travers la couveuse. Chaque visite était un supplice : l’espoir d’un mieux côtoyait la peur de la perdre.
Ma mère est venue de Dijon pour m’aider. Elle a voulu être forte pour moi mais je voyais bien qu’elle était bouleversée. Un soir, alors que Paul était rentré à l’appartement pour se reposer, elle s’est assise près de moi :
— Tu sais Camille… Ce n’est pas ta faute.
— Mais si ! J’aurais dû sentir que quelque chose n’allait pas avant ! J’aurais dû aller à l’hôpital plus tôt…
— On ne peut pas tout contrôler dans la vie.
Ses mots ne m’ont pas consolée. La culpabilité me rongeait chaque jour un peu plus.
Paul et moi avons commencé à nous disputer pour des riens : il voulait rester fort pour moi mais il craquait parfois, hurlant sa colère contre le système hospitalier, contre les médecins qui n’avaient pas vu venir la catastrophe. Moi, je me refermais sur ma douleur.
Un soir, alors que Lucie semblait aller un peu mieux, Paul a explosé :
— Tu ne me parles plus ! On aurait dû faire autrement… Peut-être qu’on aurait dû choisir une clinique privée !
— Tu crois que j’ai choisi ça ? Tu crois que j’ai voulu risquer la vie de notre fille ?
Il a claqué la porte et je suis restée seule avec mes larmes.
Les semaines ont passé. Lucie a fini par sortir de réanimation mais elle gardera sans doute des séquelles respiratoires toute sa vie. Nous avons dû apprendre à vivre avec cette angoisse permanente : chaque toux, chaque fièvre nous plonge dans la terreur.
Notre couple a vacillé ; certains jours je me demande comment nous avons tenu bon. Les amis se sont éloignés — trop mal à l’aise face à notre douleur ou incapables de comprendre ce que nous vivions vraiment.
Aujourd’hui encore, quand je regarde Lucie dormir dans son petit lit Ikea décoré de guirlandes roses, je me demande : aurais-je pu changer le cours des choses ? Est-ce que la culpabilité finit un jour par s’effacer ? Et vous, comment avez-vous surmonté vos propres tempêtes familiales ?