« Suis-je vraiment la méchante belle-mère ? »

— Tu pourrais au moins venir chercher les filles à l’école, maman !

La voix de mon fils, Thomas, résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Il ne me regarde même pas. Il fixe le carrelage, comme s’il cherchait une réponse dans les motifs usés par le temps.

— Camille ne peut pas tout faire toute seule, tu sais. Avec son nouveau boulot, elle est épuisée…

Je voudrais lui répondre que je le sais, que je vois bien les cernes sous les yeux de Camille, ses gestes brusques, sa voix qui tremble parfois. Mais je me retiens. Parce que ce n’est pas la première fois qu’on me reproche de ne pas être assez présente. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Je me souviens du premier jour où Thomas m’a présenté Camille. C’était un dimanche d’automne, il y avait des feuilles partout sur le trottoir devant notre immeuble à Nantes. Elle portait un manteau beige et un sourire crispé. J’avais préparé un gratin dauphinois, son plat préféré à lui. Elle n’a presque rien mangé.

— Merci, c’est gentil, avait-elle murmuré en repoussant son assiette.

J’avais senti tout de suite qu’elle ne voulait pas de moi dans leur vie. Chaque invitation à dîner se soldait par un refus poli ou une excuse : « On a déjà prévu quelque chose », « On est fatigués », « Les filles sont malades »…

Quand les jumelles sont nées, j’ai proposé mon aide. Camille m’a remerciée, mais elle a préféré sa propre mère pour l’accompagner à la maternité. J’ai respecté son choix. Je me suis dit qu’avec le temps, elle finirait par m’accepter.

Mais les années ont passé et rien n’a changé. Je voyais mes petites-filles, Léa et Manon, seulement lors des anniversaires ou des fêtes de famille. Toujours entourées de la famille de Camille, jamais seules avec moi. J’ai essayé d’organiser des sorties au parc ou au cinéma, mais Camille trouvait toujours une raison pour décliner.

Un jour, j’ai entendu Léa dire à sa sœur :

— Maman dit qu’on doit faire attention chez mamie Françoise parce qu’elle est un peu bizarre.

Mon cœur s’est brisé ce jour-là. J’ai pleuré toute la nuit en silence pour ne pas réveiller mon mari, Gérard. Lui aussi souffrait de cette distance imposée.

Et puis il y a eu ce coup de fil, il y a deux semaines.

— Françoise ? C’est Camille… Je… Je voulais savoir si tu pouvais garder les filles quelques jours. J’ai eu un problème au travail et Thomas est en déplacement.

Sa voix était différente. Fatiguée, presque suppliante. J’ai accepté sans hésiter.

Les filles sont arrivées avec leurs valises roses et leurs peluches. Elles étaient timides au début, mais très vite, elles ont retrouvé leurs rires d’enfants dans mon appartement trop silencieux. J’ai préparé des crêpes, on a fait des puzzles, regardé des dessins animés.

Le soir venu, Léa s’est glissée dans ma chambre :

— Mamie… Pourquoi on ne vient jamais chez toi ?

Je n’ai pas su quoi répondre. Comment expliquer à une enfant que les adultes compliquent tout ? Que parfois l’amour ne suffit pas à franchir les murs dressés par la peur ou la jalousie ?

Quand Camille est venue les récupérer, elle avait l’air soulagée mais aussi gênée. Elle a regardé autour d’elle comme si elle découvrait mon univers pour la première fois.

— Merci… vraiment… Je ne sais pas comment j’aurais fait sans toi.

J’ai voulu lui dire que j’aurais aimé être là plus souvent, que j’aurais voulu partager plus de moments avec ses filles, avec elle aussi peut-être. Mais les mots sont restés coincés dans ma gorge.

Le lendemain, Thomas m’a appelée.

— Maman… Je crois qu’on a été injustes avec toi. Camille et moi… On n’a jamais vraiment essayé de t’intégrer dans notre vie. On pensait te protéger ou protéger notre couple… Mais on s’est trompés.

J’ai senti mes yeux se remplir de larmes. Depuis combien de temps attendais-je ces mots ?

Mais le doute persiste. Est-ce que tout cela n’arrive pas trop tard ? Est-ce qu’on peut vraiment réparer des années de silence et de non-dits ?

Hier soir encore, Gérard m’a prise dans ses bras :

— Tu as fait tout ce que tu pouvais, Françoise. Ce n’est pas ta faute si les choses ont été compliquées.

Mais je me demande : aurais-je dû insister davantage ? Aurais-je dû forcer la porte au lieu d’attendre qu’on me l’ouvre ?

Aujourd’hui, je regarde les photos des filles sur mon téléphone et je me dis :

« Peut-on vraiment effacer le passé ? Ou faut-il apprendre à vivre avec nos regrets et essayer d’aimer malgré tout ? »

Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?