« Tu as un mois pour partir » : Le jour où ma mère nous a mises à la porte, ma sœur et moi

« Tu as un mois pour partir. J’ai besoin d’être seule. »

La voix de ma mère, Françoise, résonne encore dans ma tête comme un coup de tonnerre. Je me souviens de ce soir d’avril, la pluie battait contre les vitres du salon, et l’odeur du gratin dauphinois refroidi flottait dans l’air. Ma sœur Camille, assise en face de moi, avait les yeux écarquillés, la fourchette suspendue entre l’assiette et sa bouche. J’ai cru d’abord à une mauvaise blague. Mais le regard de ma mère était fermé, dur comme la pierre.

« Maman… tu plaisantes ? » ai-je balbutié, la gorge serrée.

Elle a soupiré, puis s’est levée pour débarrasser la table sans un mot. Camille a éclaté en sanglots. Moi, je suis restée figée, incapable de comprendre ce qui venait de se passer. Nous n’avions jamais été une famille parfaite – mon père était parti quand j’avais dix ans, et depuis, Françoise portait tout sur ses épaules. Mais jamais je n’aurais imaginé qu’elle puisse nous mettre dehors.

Les jours suivants ont été un cauchemar éveillé. Ma mère évitait nos regards, répondait à peine à nos questions. « C’est mieux comme ça », répétait-elle sans cesse. « J’ai besoin de retrouver ma vie. »

Camille, qui venait d’avoir dix-sept ans, passait ses soirées enfermée dans sa chambre à pleurer ou à envoyer des messages à ses amies. Moi, à vingt ans, je jonglais entre mes études à la fac de lettres et mon petit boulot au Monoprix du quartier. Où allions-nous aller ? Comment allions-nous payer un loyer à Paris ?

Un soir, j’ai tenté une dernière fois de parler à ma mère. Je l’ai trouvée dans la cuisine, en train de fumer une cigarette en regardant par la fenêtre.

« Maman… pourquoi tu fais ça ? On t’a fait quelque chose ? »

Elle a écrasé sa cigarette avec nervosité.

« Ce n’est pas contre vous. J’étouffe ici. J’ai besoin d’espace… de silence. Vous êtes grandes maintenant. Il faut apprendre à voler de vos propres ailes. »

J’ai senti la colère monter en moi.

« Mais on n’est pas prêtes ! Tu ne peux pas juste… nous jeter dehors comme ça ! »

Elle a haussé les épaules, les yeux brillants d’une tristesse que je n’avais jamais vue chez elle.

Le mois est passé à une vitesse folle. Nous avons cherché des studios sur Leboncoin, envoyé des dizaines de messages sur des groupes Facebook d’étudiants. Rien n’était abordable. Finalement, c’est la mère d’une amie de Camille qui a accepté de nous héberger temporairement dans son petit appartement à Montreuil.

Le jour du départ, j’ai fait mes valises en silence. Camille sanglotait dans le couloir. Ma mère est restée enfermée dans sa chambre jusqu’à ce que nous franchissions la porte.

Dans le métro qui nous emmenait vers notre nouvelle vie, j’ai senti un vide immense s’ouvrir en moi. Je n’avais plus de foyer. Plus de repères. J’étais en colère contre ma mère, mais aussi contre moi-même : pourquoi n’avais-je rien vu venir ? Pourquoi n’avions-nous pas su lui dire combien on avait besoin d’elle ?

Les premières semaines chez la mère de l’amie de Camille ont été difficiles. Nous dormions sur un vieux canapé-lit qui grinçait à chaque mouvement. Je passais mes journées à la fac et mes soirées au travail, épuisée mais incapable de dormir tant l’angoisse me rongeait.

Camille a commencé à sécher les cours. Elle sortait tard le soir avec des copains qu’elle connaissait à peine. Un matin, elle n’est pas rentrée. J’ai paniqué, appelé tous ses amis, puis la police. Elle est revenue le lendemain, hagarde, les yeux rougis par les larmes et l’alcool.

« Je n’en peux plus », m’a-t-elle dit en s’effondrant dans mes bras. « Pourquoi maman nous a fait ça ? »

Je n’avais pas de réponse.

Un soir d’été, alors que je rentrais du travail sous une pluie battante, j’ai croisé ma mère par hasard devant la boulangerie du quartier. Elle avait l’air fatiguée, plus vieille soudainement.

« Bonjour Lucie », m’a-t-elle dit timidement.

Je n’ai pas su quoi répondre. Elle m’a proposé d’aller boire un café. Nous nous sommes assises en silence devant deux expressos brûlants.

« Je suis désolée », a-t-elle murmuré après un long moment.

J’ai senti mes larmes monter.

« Tu nous as abandonnées », ai-je soufflé.

Elle a hoché la tête.

« Je sais… Je n’allais pas bien. Je croyais que c’était la seule solution pour ne pas sombrer complètement… »

Je ne savais pas si je devais lui pardonner ou lui en vouloir encore plus.

Aujourd’hui, cela fait deux ans que tout a explosé. Camille a quitté l’école mais a trouvé un apprentissage en pâtisserie ; elle va mieux même si elle ne parle plus à notre mère. Moi, j’ai fini mes études et j’ai trouvé un petit studio dans le 19e arrondissement. Ma mère essaie parfois de reprendre contact mais rien n’est plus comme avant.

Je me demande souvent : qu’est-ce qui pousse une mère française à mettre ses enfants dehors ? Est-ce qu’on peut vraiment se reconstruire après avoir perdu tout ce qu’on croyait acquis ? Peut-on pardonner sans oublier ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?