Après cinquante ans, la trahison a le parfum de la jeunesse

— Tu sens bon, Paul. C’est nouveau ?

Il s’arrête net dans le couloir, sa veste encore sur le dos, les clés à la main. Il détourne les yeux, hausse les épaules :

— Oh, c’est rien. Il y avait un flacon dans les toilettes au bureau, j’ai dû appuyer dessus sans faire exprès.

Je ris. Paul n’a jamais aimé les parfums. Il disait toujours : « Je ne veux pas sentir comme une pub à la télé. » Mais ce soir-là, il sent la bergamote et le cèdre, un parfum subtil mais entêtant. Je ne me doute de rien. Pas encore.

Les jours passent et l’odeur revient. Parfois plus forte, parfois à peine perceptible. Je commence à remarquer d’autres détails : il rentre plus tard, il sourit à son téléphone, il s’absente le week-end pour « aider un collègue à déménager ». Nos enfants, Camille et Théo, sont grands maintenant, ils vivent leur vie. La maison est silencieuse. Je me retrouve seule avec mes doutes.

Un soir, alors que je débarrasse la table, Paul reçoit un message. L’écran s’allume : « Merci pour aujourd’hui, c’était parfait. — Claire ». Mon cœur se serre. Claire… Je me souviens d’elle, cette nouvelle collègue dont il m’a parlé en passant, « très dynamique, très investie ». Je n’ose pas lui demander. Je me couche tôt ce soir-là, feignant la fatigue.

Le lendemain matin, je me regarde dans le miroir. Les rides autour de mes yeux me semblent plus profondes. J’enfile mon manteau et je pars marcher sur les bords de la Loire. Le vent est froid, mais il me réveille. Je repense à notre vie : trente ans de mariage, des vacances en Bretagne, des disputes pour des broutilles, des réconciliations tendres. Est-ce que tout cela peut s’effondrer pour un parfum ?

Le soir même, je décide d’en parler.

— Paul, il faut qu’on discute.

Il s’assied en face de moi, l’air fatigué.

— Je sais ce que tu vas dire…

— Tu es amoureux d’elle ?

Il ne répond pas tout de suite. Son silence est une réponse en soi.

— Je ne voulais pas… Ce n’était pas prévu. Claire… elle m’écoute, elle me fait rire…

Je sens les larmes monter mais je refuse de pleurer devant lui.

— Et moi ? Trente ans ensemble, ça ne compte plus ?

Il baisse les yeux.

— Si… Mais c’est différent. J’ai l’impression d’étouffer ici parfois.

Je me lève brusquement.

— Tu crois que moi je n’étouffe jamais ? Tu crois que c’est facile de vieillir ? De voir ses enfants partir ? De sentir qu’on devient invisible ?

Il ne répond pas. Je quitte la pièce en claquant la porte.

Les jours suivants sont un supplice. Paul dort sur le canapé. Les repas se font en silence. Camille vient dîner un dimanche et remarque tout de suite l’ambiance glaciale.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Je détourne la tête. Paul prend la parole :

— On traverse une période compliquée.

Camille me serre la main sous la table. Plus tard, elle m’appelle :

— Maman, tu n’es pas seule. On est là pour toi.

Mais je me sens terriblement seule. Je repense à ma mère qui disait toujours : « Après cinquante ans, on devient transparente. » Est-ce donc ça, ma vie maintenant ?

Un soir, Paul rentre tard. Il sent encore ce parfum qui n’est pas le sien. Je l’attends dans la cuisine.

— Tu vas partir ?

Il hésite.

— Je ne sais pas… J’ai besoin de réfléchir.

Je ris nerveusement.

— Réfléchir à quoi ? À qui tu veux être ? Ou à qui tu veux aimer ?

Il ne répond pas. Il monte se coucher sans un mot.

Je passe la nuit à tourner en rond dans le salon. J’ouvre une vieille boîte à souvenirs : des photos jaunies, des lettres d’amour maladroites écrites par Paul quand nous avions vingt ans. Où est passé cet homme ? Où suis-je passée moi-même ?

Le lendemain matin, je prends une décision. J’appelle mon amie Sophie et lui raconte tout. Elle m’écoute sans juger.

— Tu dois penser à toi maintenant, dit-elle doucement. Tu as toujours vécu pour les autres.

Ses mots résonnent en moi toute la journée.

Le soir venu, j’annonce à Paul :

— Je pars quelques jours chez Sophie. J’ai besoin de prendre du recul.

Il ne proteste pas. Il semble soulagé même.

Chez Sophie, je retrouve un peu de légèreté. Nous allons au marché, nous rions comme avant. Elle me pousse à m’inscrire à un atelier d’écriture. J’y rencontre d’autres femmes qui traversent des épreuves similaires : divorce, solitude, peur de vieillir… Nous partageons nos histoires autour d’un café brûlant.

Petit à petit, je reprends goût à la vie. J’apprends à m’aimer à nouveau, avec mes rides et mes failles.

Paul m’appelle parfois. Il dit qu’il regrette, qu’il est perdu sans moi. Mais je sens que quelque chose s’est brisé entre nous.

Un soir d’été, alors que je regarde le soleil se coucher sur la Loire avec Sophie, je me demande :

« Est-ce qu’on peut vraiment recommencer après une telle trahison ? Ou faut-il apprendre à vivre pour soi-même enfin ? »

Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?