Quarante ans d’amour, et puis le silence : Chronique d’une rupture à soixante-quatre ans
« Tu ne vas pas encore partir ce soir, Gérard ? » Ma voix tremble un peu, mais je fais semblant de ne pas m’en rendre compte. Il enfile déjà son manteau, celui qu’il garde pour les enterrements et les visites au cimetière. Il ne répond pas tout de suite. Il regarde par la fenêtre, là où la pluie frappe les carreaux de notre pavillon de banlieue parisienne.
« J’ai besoin d’y aller, Françoise. » Sa voix est lasse, comme usée par toutes ces années passées à répéter les mêmes phrases, à tourner en rond dans notre maison devenue trop grande depuis que nos enfants sont partis.
C’est le 31 décembre. Nos petits-enfants sont chez leurs autres grands-parents, nos enfants nous ont confié leur chien, un labrador trop vif pour nos vieux os. Je me retrouve seule avec ce chien qui ne comprend rien à la tristesse humaine. Gérard claque la porte derrière lui sans un mot de plus. Je reste là, debout dans l’entrée, à fixer le vide.
Quarante ans de mariage. On s’était rencontrés sur les bancs de la fac à Nanterre, en 1979. Il était beau, Gérard, avec ses cheveux bruns en bataille et son sourire timide. On a eu deux enfants, Claire et Julien. On a acheté cette maison à crédit, on a travaillé dur, on a traversé les crises économiques, les disputes pour des bêtises – l’argent, les vacances, la belle-mère trop envahissante. Mais on s’aimait, du moins je le croyais.
Je me souviens de la première fois où j’ai senti que quelque chose clochait. C’était il y a trois ans. Gérard avait pris sa retraite et moi aussi. On pensait voyager, profiter du temps libre. Mais il s’est mis à traîner dans la maison comme une âme en peine. Il ne parlait plus beaucoup. Il passait des heures à regarder la télévision ou à marcher dans le jardin. Moi, j’essayais de remplir le vide : bénévolat à la bibliothèque municipale, cours d’aquarelle avec les voisines. Mais rien n’y faisait.
Un soir d’automne, alors que je préparais une soupe, il a lâché : « Tu crois qu’on est heureux ? » J’ai cru à une blague. J’ai ri nerveusement. Mais il n’a pas souri.
Ce soir de réveillon, alors que les feux d’artifice éclatent au loin et que le chien gémit devant la porte, je me demande comment on en est arrivés là. J’ouvre une bouteille de vin – celle qu’on gardait pour les grandes occasions – et je bois seule à la cuisine. Les souvenirs affluent : nos vacances en Bretagne avec les enfants, les Noëls bruyants chez mes parents à Lyon, les disputes pour des riens qui prenaient des proportions folles.
Gérard rentre tard dans la nuit. Il sent l’humidité et la terre froide du cimetière. Il ne dit rien. Il se sert un verre d’eau et va se coucher sans un regard pour moi.
Le lendemain matin, je trouve une lettre sur la table du salon. Son écriture tremble un peu :
« Françoise,
Je crois qu’on s’est perdus en route. Je ne veux plus faire semblant d’être heureux alors que je me sens vide à côté de toi. Je vais partir quelques jours chez mon frère à Nantes pour réfléchir. Peut-être qu’on devrait envisager de divorcer. Je suis désolé.
Gérard »
Je relis la lettre dix fois. Je pleure comme une enfant perdue. Je pense à nos enfants – comment vont-ils réagir ? À quoi bon divorcer à notre âge ? Qu’est-ce que ça veut dire pour moi ? Pour lui ? Pour nous ?
Les jours suivants sont flous. Claire m’appelle :
— Maman, tu vas bien ? Papa m’a dit qu’il partait…
— Oui… Non… Je ne sais pas.
— Tu veux que je vienne ?
— Non, reste avec les petits… Je dois réfléchir.
Julien m’envoie un message : « Courage maman. On t’aime fort. »
Je tourne en rond dans la maison vide. Je regarde les photos accrochées au mur : Gérard et moi sur la plage de Saint-Malo ; Claire bébé dans mes bras ; Julien qui rit sur son vélo rouge… Où est passée cette famille ?
Une semaine plus tard, Gérard revient chercher quelques affaires. Il évite mon regard.
— Tu veux vraiment divorcer ?
Il soupire.
— Je crois que oui… On ne se parle plus, Françoise. On vit côte à côte sans se voir.
Je sens ma colère monter.
— Et tu crois que c’est mieux d’être seul ? À ton âge ?
Il hausse les épaules.
— Peut-être… Ou peut-être que c’est juste moins douloureux que cette indifférence.
On se dispute comme deux adolescents maladroits. Les mots dépassent nos pensées : reproches sur le passé, regrets sur ce qu’on n’a pas fait ou trop fait… Puis le silence retombe.
Les semaines passent. Les papiers du divorce arrivent par courrier recommandé. Je me rends compte que je ne sais plus qui je suis sans lui. J’ai passé ma vie à être « la femme de Gérard », « la maman de Claire et Julien ». Et maintenant ?
Je croise les voisines au marché.
— Alors Françoise, ça va ?
Je souris faiblement.
— Oui… enfin non… C’est compliqué.
Elles hochent la tête avec compassion mais changent vite de sujet.
Je me sens invisible dans cette ville où tout le monde connaît notre histoire. Les gens murmurent : « Tu as vu ? Après quarante ans… »
Un soir, Claire vient dîner avec ses enfants.
— Maman, tu sais… Tu as le droit d’être heureuse aussi.
Je fonds en larmes devant elle.
— Mais comment on fait pour recommencer à vivre à soixante-quatre ans ?
Elle me serre dans ses bras.
— Un jour après l’autre…
Aujourd’hui, je regarde par la fenêtre le printemps qui revient timidement sur notre jardin abandonné. Je me demande si j’aurai le courage de tout recommencer – ou si je vais finir mes jours seule avec mes souvenirs.
Est-ce qu’on peut vraiment tourner la page après quarante ans d’amour et d’habitudes ? Est-ce que le bonheur existe encore quand tout s’effondre autour de soi ?