« Je t’ai demandé une seule fois, et tu n’as pas compris. Maintenant, sors de chez moi pour toujours »
« Je t’ai demandé une seule fois, et tu n’as pas compris. Maintenant, sors de chez moi pour toujours. »
La voix de Julien résonne encore dans ma tête, comme un écho douloureux qui refuse de s’éteindre. Je suis plantée là, sur le seuil de son appartement à Lyon, les mains tremblantes, le cœur en miettes. Comment en sommes-nous arrivés là ?
Tout a commencé il y a vingt ans, dans notre petit appartement de Villeurbanne. J’étais jeune, amoureuse, naïve. François, mon mari, était tout pour moi. Mais un soir d’hiver, il est rentré tard, l’odeur d’un parfum inconnu sur sa chemise. J’ai compris ce soir-là que je n’étais plus la seule femme dans sa vie. Il n’a pas nié. Il est parti sans un regard en arrière, me laissant seule avec Julien, alors âgé de trois ans.
J’ai tout sacrifié pour mon fils. Mon travail d’infirmière de nuit à l’hôpital Edouard-Herriot me laissait peu de temps pour moi-même, mais je voulais que Julien ne manque de rien. Je refusais qu’il ressente le vide laissé par son père. Je l’ai couvé, trop sans doute. Je l’ai accompagné à chaque sortie scolaire, j’ai séché ses larmes après chaque chagrin d’enfance. J’ai refusé toutes les invitations à sortir avec des collègues ou des amies. Ma vie s’est réduite à lui.
Les années ont passé. Julien est devenu un adolescent brillant mais distant. Il ne supportait plus mes questions, mes inquiétudes, mes conseils incessants. « Maman, tu m’étouffes ! » criait-il parfois en claquant la porte de sa chambre. Mais je ne savais pas faire autrement. J’avais peur qu’il m’abandonne lui aussi.
Le jour où il a eu son bac avec mention très bien, j’ai pleuré de fierté. Mais il a choisi d’aller à Paris pour ses études d’ingénieur. J’ai senti un gouffre s’ouvrir sous mes pieds. Je l’appelais tous les soirs, je lui envoyais des colis remplis de plats maison et de petits mots doux. Il répondait de moins en moins.
Un soir d’automne, il m’a appelée : « Maman, arrête de m’appeler tous les jours. J’ai besoin de respirer ! » J’ai raccroché en silence, le cœur serré.
Quand il est revenu à Lyon pour son premier emploi, j’ai cru que tout allait redevenir comme avant. Mais il avait changé. Il avait rencontré Camille, une jeune femme douce et indépendante. Je l’ai accueillie chez moi avec un sourire forcé et des plats trop salés.
Un dimanche après-midi, alors que je préparais un gratin dauphinois dans sa cuisine, j’ai entendu Julien parler à Camille dans le salon :
— Elle ne comprend pas que j’ai grandi ! J’ai juste besoin qu’elle me laisse vivre ma vie…
J’ai senti mes jambes fléchir. J’ai déposé le plat sur la table et je suis entrée dans le salon.
— Julien… Je fais tout ça parce que je t’aime…
Il s’est levé brusquement :
— Je t’ai demandé une seule fois de me laisser tranquille ! Tu n’as pas compris ! Maintenant, sors de chez moi pour toujours !
Le silence est tombé comme une chape de plomb. Camille a baissé les yeux. J’ai ramassé mon sac et je suis sortie sans un mot.
Les semaines qui ont suivi ont été un long tunnel de solitude et de remords. Je tournais en rond dans mon appartement vide, relisant les vieux dessins de Julien enfant, écoutant les messages vocaux qu’il m’avait laissés autrefois.
Un soir, mon amie Sophie m’a appelée :
— Claire, tu ne peux pas continuer comme ça… Viens dîner à la maison ce week-end.
J’ai hésité puis accepté. Autour d’un verre de vin blanc et d’un plateau de fromages, j’ai parlé pour la première fois depuis des mois.
— J’ai tout donné à Julien… Je n’existe plus sans lui.
Sophie a posé sa main sur la mienne :
— Tu as le droit d’exister pour toi aussi.
Ses mots ont fait leur chemin en moi. J’ai repris contact avec d’anciennes collègues, je me suis inscrite à un atelier d’écriture à la médiathèque du quartier. Peu à peu, j’ai retrouvé le goût des petites choses : un café en terrasse place Bellecour, une promenade sur les quais du Rhône au coucher du soleil.
Un matin de printemps, alors que je feuilletais un roman au Parc de la Tête d’Or, mon téléphone a vibré. Un message :
« Maman… Est-ce qu’on peut se voir ? »
Mon cœur s’est emballé. Nous nous sommes retrouvés dans un petit café du Vieux Lyon. Julien avait l’air fatigué, les traits tirés.
— Je suis désolé pour ce que je t’ai dit… J’étais en colère…
J’ai senti les larmes monter.
— Moi aussi je suis désolée… Je n’ai pas su te laisser grandir…
Il a pris ma main dans la sienne.
— On pourrait essayer… d’être juste mère et fils ? Sans tout le reste ?
J’ai souri à travers mes larmes.
Aujourd’hui encore, je repense à ce jour où il m’a rejetée si violemment. Ai-je eu tort de tant aimer ? Peut-on aimer trop fort ? Et vous… jusqu’où iriez-vous par amour pour votre enfant ?