« Pourquoi ma fille n’a-t-elle pas le droit d’aller en Savoie ? » – Histoire d’une mère face à l’injustice familiale

« Tu comprends, Marjolaine, c’est plus simple comme ça. » La voix de ma mère résonne dans la cuisine, froide et tranchante. Je serre la tasse de café entre mes mains, tentant de contenir la colère qui monte. Ma fille, Camille, assise à côté de moi, baisse les yeux, les joues rouges de honte ou de tristesse – je ne sais plus.

« Plus simple pour qui, maman ? » Ma voix tremble. « Tu emmènes Paul en Savoie, mais pas Camille. Et tu veux qu’on paie quand même ? »

Ma mère soupire, lève les yeux au ciel. « Paul est plus facile à gérer. Camille est… tu sais bien, elle est trop sensible. Elle n’aime pas la montagne. »

Je sens mon cœur se serrer. Depuis toujours, ma mère a eu une préférence pour Paul, le fils de mon frère Julien. Il a toujours eu droit aux plus beaux cadeaux à Noël, aux mots doux, aux photos fièrement affichées sur le buffet du salon. Camille et moi, nous étions les figurantes dans ce théâtre familial.

Mais cette fois, c’est trop. Cette fois, elle va trop loin.

« Tu ne te rends pas compte de ce que tu fais à Camille ? » Ma voix se brise. Camille se lève brusquement et quitte la pièce sans un mot. Je la regarde partir, impuissante.

Ma mère croise les bras. « Tu exagères toujours tout, Marjolaine. Ce n’est qu’un voyage. Et puis, il faut bien partager les frais. »

Je me lève à mon tour, la chaise grince sur le carrelage. « Tu veux qu’on paie pour un voyage dont tu exclues ma fille ? C’est injuste ! »

Elle hausse les épaules. « C’est comme ça dans toutes les familles. Il faut faire des choix. »

Je sors de chez elle en claquant la porte, le cœur battant à tout rompre. Dans la voiture, Camille pleure en silence. Je pose une main sur son épaule, mais elle se dégage doucement.

Le soir même, j’appelle Julien. « Tu trouves ça normal que maman emmène Paul en Savoie et pas Camille ? »

Il hésite. « Écoute… Paul adore la montagne, tu sais bien. Et puis maman dit que Camille n’aime pas trop ça… »

« Mais tu sais très bien que ce n’est pas la question ! » Je sens les larmes monter. « Ce n’est pas la première fois qu’elle fait ça… »

Julien soupire à son tour. « Je ne veux pas me mêler de vos histoires… »

Je raccroche, dépitée.

Les jours passent et la tension s’installe dans la famille. Ma mère m’envoie des messages froids : « As-tu pensé à faire le virement pour le voyage ? » Je ne réponds pas.

Camille devient silencieuse, s’enferme dans sa chambre, refuse de parler de sa grand-mère. Je sens sa tristesse comme une blessure ouverte.

Un dimanche matin, alors que je prépare le petit-déjeuner, Camille s’approche timidement.

« Maman… pourquoi mamie ne m’aime pas comme Paul ? »

Je m’accroupis devant elle, les larmes aux yeux. « Ce n’est pas toi le problème, ma chérie. Parfois, les adultes font des choix injustes… »

Mais au fond de moi, je suis rongée par la colère et l’impuissance.

Je décide alors d’écrire une lettre à ma mère. Une lettre où je lui dis tout : la douleur de Camille, mon sentiment d’injustice depuis l’enfance, le besoin d’équité et d’amour partagé.

Quelques jours plus tard, ma mère m’appelle.

« J’ai reçu ta lettre », dit-elle d’une voix hésitante.

Un silence lourd s’installe.

« Je ne voulais blesser personne… Je croyais bien faire… »

Je retiens mon souffle.

« Peut-être que j’ai été maladroite », admet-elle enfin.

Je sens une brèche s’ouvrir dans ce mur de froideur qui nous sépare depuis tant d’années.

« Camille mérite autant d’amour que Paul », dis-je simplement.

Ma mère ne répond pas tout de suite. Puis : « Je vais réfléchir… Peut-être qu’on pourrait organiser quelque chose toutes les trois ? »

Ce n’est pas une victoire éclatante, mais c’est un début.

Le voyage en Savoie a lieu sans Camille ni moi. Mais quelques semaines plus tard, ma mère propose une sortie au musée pour nous trois. Ce n’est pas la montagne, ce n’est pas l’aventure rêvée… mais c’est un geste vers la réconciliation.

Dans le train qui nous ramène chez nous ce soir-là, Camille me serre la main et me chuchote : « Merci d’avoir parlé pour moi, maman. »

Je regarde par la fenêtre défiler les paysages gris de banlieue parisienne et je me demande : pourquoi est-ce si difficile d’aimer ses enfants – et ses petits-enfants – de façon égale ? Est-ce que l’amour maternel peut vraiment être partagé sans condition ? Qu’en pensez-vous ?