Le poids de la garde : Quand la paternité à plein temps devient une épreuve

— Claire, je n’y arrive plus… Je t’en supplie, prends-les ce week-end.

La voix de François tremble, il serre la main de Lucie, notre aînée de six ans, pendant que Paul, quatre ans, s’accroche à sa jambe. Nous sommes sur le pas de ma porte, un vendredi soir pluvieux à Nantes. Je vois dans ses yeux la fatigue, la lassitude, mais aussi une forme de honte qu’il ne sait pas nommer.

Je me retiens de soupirer. Après tout, c’est lui qui a insisté pour la garde alternée. Lui qui, devant le juge, a clamé haut et fort qu’il voulait être un père présent, un modèle pour nos enfants. Je me souviens encore du sourire satisfait de son avocat, Maître Lefèvre, ce jour-là au tribunal : « Monsieur Dubois est prêt à assumer pleinement son rôle de père. »

Mais la réalité est bien différente des discours en salle d’audience. Depuis notre séparation il y a huit mois, François a découvert ce que signifie vraiment être père à plein temps. Les réveils nocturnes pour les cauchemars de Paul, les devoirs de Lucie qui s’accumulent, les lessives qui ne se font pas toutes seules… Et surtout, l’absence d’un adulte avec qui partager les doutes et les responsabilités.

— Tu sais très bien que ce n’est pas si simple, François. On a un accord. Tu voulais cette garde partagée autant que moi.

Il baisse les yeux. Je sens sa colère monter, mais aussi sa tristesse. Il n’a jamais été doué pour exprimer ses émotions. Avant, c’était moi qui gérais tout : les rendez-vous chez le pédiatre, les réunions parents-profs, les anniversaires à organiser… Lui rentrait tard du travail et se contentait d’un bisou sur le front des enfants avant d’allumer la télé.

— Je croyais que j’y arriverais… Mais je me sens dépassé. J’ai l’impression de ne plus exister en dehors d’eux.

Je comprends ce qu’il veut dire. Moi aussi, j’ai connu cette sensation d’étouffement, ce vertige devant l’ampleur de la tâche. Mais j’ai appris à demander de l’aide, à m’appuyer sur mes amies, sur ma mère qui habite à deux rues d’ici. François, lui, n’a jamais su tisser ce genre de liens.

— Tu as pensé à demander à ta sœur de t’aider ? Ou à t’inscrire à l’association des parents d’élèves ?

Il secoue la tête.

— Je ne veux pas passer pour un incapable…

Un silence lourd s’installe. Lucie me regarde avec ses grands yeux inquiets.

— Papa va rester avec nous ce soir ?

Je m’accroupis pour lui parler doucement.

— Non ma chérie, c’est le week-end chez papa. Mais tu peux m’appeler si tu veux.

François soupire et attrape les sacs des enfants. Il sait qu’il n’a pas le choix. Il sait aussi que s’il craque maintenant, il risque de perdre la garde. Et ça, il ne le supporterait pas.

Les semaines passent et la situation ne s’arrange pas. François devient irritable avec les enfants. Il oublie les rendez-vous importants. Un soir, Lucie rentre chez moi en pleurant :

— Papa a crié très fort parce que j’ai renversé mon chocolat chaud…

Mon cœur se serre. Je décide d’appeler François pour en parler.

— Tu ne peux pas leur faire porter ton épuisement !

Il éclate en sanglots au téléphone.

— Je suis désolé… Je n’en peux plus Claire. J’ai l’impression d’avoir tout perdu : toi, mes amis… Même au travail on me regarde comme un extraterrestre parce que je dois partir plus tôt pour aller chercher les petits à l’école.

Je me rends compte que François souffre autant que moi après notre séparation. Mais il n’a pas les mots pour le dire. Il se sent jugé par la société, par ses collègues, par sa propre famille qui ne comprend pas pourquoi il a voulu cette garde partagée alors qu’il n’était jamais là avant.

Un dimanche matin, alors que je viens récupérer les enfants chez lui, je trouve l’appartement en désordre. Les jouets traînent partout, des assiettes sales s’empilent dans l’évier. François est assis sur le canapé, le regard vide.

— Je crois que je ne suis pas fait pour ça…

Je m’assois à côté de lui.

— Tu as le droit d’être fatigué. Mais tu dois demander de l’aide. Pour toi et pour eux.

Il hoche la tête sans conviction.

Quelques semaines plus tard, François accepte enfin de consulter un psychologue familial conseillé par l’école de Lucie. Il commence aussi à participer aux réunions de parents d’élèves et à demander à sa sœur de venir garder les enfants une soirée par semaine pour souffler un peu.

Petit à petit, il apprend à lâcher prise sur ses exigences de perfection et à accepter ses failles. Les enfants retrouvent leur sourire quand ils sont chez lui. Mais il y a toujours cette nostalgie dans ses yeux quand il me croise : celle d’une vie qu’il croyait maîtriser et qui lui échappe désormais.

Aujourd’hui encore, je me demande si nous avons fait le bon choix en imposant cette garde alternée sans vraiment réfléchir à ce que cela impliquait pour chacun de nous. Est-ce que la société attend trop des pères modernes ? Ou est-ce nous-mêmes qui nous sommes laissés piéger par nos illusions ?

Et vous… Croyez-vous qu’on peut vraiment être parent à plein temps sans jamais s’oublier soi-même ?