Un nouveau départ : Quand Mamie Madeleine est venue vivre chez nous

— Tu ne comprends pas, Camille ! Elle n’a nulle part où aller…

Ma voix tremble. Je me tiens dans le couloir, les mains crispées sur la poignée de la porte d’entrée. De l’autre côté, Camille me regarde, les yeux rougis par la fatigue et l’inquiétude. Derrière moi, Mamie Madeleine attend, sa valise cabossée à ses pieds, le regard fuyant. C’est la première fois que je vois ma femme aussi désemparée.

— Vincent, on vient à peine de s’installer ici… On n’a même pas fini de déballer les cartons. Et tu veux qu’on accueille ta grand-mère ?

Je baisse les yeux. Je sens le poids du silence, lourd, presque insupportable. Depuis que Papa est parti et que Maman a refait sa vie loin d’ici, Mamie Madeleine est tout ce qu’il me reste de ma famille. Mais je comprends Camille. Nous venons d’emménager dans ce petit appartement à Lyon, après des mois de galères pour trouver un logement abordable. On rêvait d’un nouveau départ, rien que tous les deux. Et voilà que tout bascule.

Mamie Madeleine s’avance timidement.

— Je ne veux pas déranger… Si tu préfères, je peux aller à l’hôtel…

Sa voix est si faible que j’ai du mal à l’entendre. Je sens une boule se former dans ma gorge. Je me souviens des après-midis passés chez elle, enfant, à écouter ses histoires de jeunesse pendant qu’elle préparait son fameux gratin dauphinois. Aujourd’hui, c’est elle qui a besoin de moi.

— Non, Mamie. Tu restes ici. On va s’arranger.

Camille soupire et tourne les talons. Je sais qu’elle m’en veut. Le soir même, alors que Mamie s’installe dans la petite chambre d’amis, Camille et moi nous disputons à voix basse dans la cuisine.

— Tu aurais pu m’en parler avant !
— Je n’ai pas eu le choix… Elle m’a appelé ce matin, elle était en larmes.
— Et nous ? Tu y as pensé ? On avait des projets…

Je n’ai pas de réponse. Je me sens coupable, partagé entre mon devoir envers Mamie et mon amour pour Camille.

Les jours passent et la tension ne retombe pas. Mamie essaie de se faire discrète : elle range la vaisselle, prépare le café le matin, s’occupe du linge. Mais sa présence change tout. Camille n’ose plus chanter sous la douche ni danser dans le salon comme avant. Moi-même, je me surprends à surveiller mes paroles, à éviter certains sujets.

Un soir, alors que je rentre tard du travail, je trouve Mamie assise seule dans la cuisine, une lettre froissée entre les mains.

— Tout va bien ?

Elle sursaute et essuie une larme discrète.

— Je suis un poids pour vous deux… Camille ne me parle presque plus. Je devrais partir.

Je m’assieds en face d’elle.

— Ne dis pas ça. On va trouver un équilibre. Il faut juste du temps.

Mais au fond de moi, je doute. Les disputes avec Camille deviennent plus fréquentes. Un matin, elle explose :

— J’en peux plus ! J’ai l’impression d’étouffer dans notre propre maison !

Je sens la colère monter en moi.

— Tu crois que c’est facile pour moi ? C’est ma famille !
— Et moi alors ? Je compte pour du beurre ?

Le silence qui suit est glacial. Mamie entend tout depuis le couloir. Elle referme doucement la porte de sa chambre.

Quelques jours plus tard, alors que Camille est au travail, Mamie me confie un secret :

— Tu sais pourquoi j’ai quitté la maison si précipitamment ? Ce n’est pas seulement parce que je me sentais seule… C’est parce que j’ai peur d’oublier. J’oublie des choses… Parfois je ne reconnais plus mon propre reflet dans le miroir.

Je comprends soudain l’urgence de sa demande. La maladie d’Alzheimer rôde dans notre famille comme une ombre silencieuse. Je serre sa main.

— On va t’aider, Mamie. Je te le promets.

Le soir même, j’en parle à Camille. Pour la première fois depuis des semaines, elle me prend dans ses bras.

— On va y arriver… ensemble.

À partir de ce jour-là, tout change. Nous apprenons à vivre autrement : à accepter les oublis de Mamie, ses moments d’égarement et ses éclats de rire inattendus. Parfois elle confond Camille avec ma mère ou m’appelle par le prénom de mon père disparu. Mais peu à peu, une tendresse nouvelle s’installe entre nous trois.

Un dimanche après-midi, alors que nous partageons un gâteau au chocolat fait par Camille (sous l’œil expert de Mamie), je surprends ma femme en train de sourire à ma grand-mère.

— Vous savez, Madeleine, vous avez vraiment le don pour rendre cette maison vivante…

Mamie rougit et rit doucement.

Les mois passent et malgré les difficultés — les rendez-vous médicaux, les nuits blanches d’angoisse — notre famille se soude comme jamais auparavant. Nous redécouvrons la force du soutien mutuel et la beauté des petits instants partagés.

Aujourd’hui, alors que j’aide Mamie à retrouver ses mots lors d’une partie de Scrabble, je me demande : aurais-je eu le courage d’affronter tout cela sans elle ? Sans Camille ? Peut-on vraiment choisir entre ceux qu’on aime ? Ou bien est-ce justement dans ces moments de crise que l’on découvre ce que signifie vraiment être une famille ?