Le jour où j’ai donné la vie, il m’a trahie
« Tu mens, Paul ! Tu mens ! » Ma voix résonne dans la chambre d’hôpital, plus froide que le carrelage sous mes pieds nus. Je serre contre moi ce petit être qui vient de naître, notre fille, Jeanne, encore toute chaude de vie. Mon cœur bat à tout rompre, mais ce n’est pas la joie qui l’anime. C’est la rage, la trahison, l’incompréhension.
Il y a à peine une heure, j’étais encore cette femme comblée, épuisée mais heureuse, qui attendait son mari avec impatience. Paul m’avait écrit : « J’arrive, chérie. Je suis coincé dans les bouchons sur le périphérique. Je t’aime. » J’y ai cru. J’ai attendu. J’ai même défendu son absence devant ma mère : « Il fait tout pour être là, tu sais comment est Paris à cette heure-ci… »
Mais tout s’est effondré quand elle est entrée dans ma chambre. Elle. Camille. Je ne l’avais vue qu’une fois, lors d’un dîner entre amis où elle avait trop ri aux blagues de Paul. Je n’avais rien soupçonné. Elle s’est avancée vers moi, un dossier à la main. Sans un mot, elle a posé sur la table de chevet une enveloppe blanche. Dedans, un ticket d’hôtel – Hôtel des Lys, 15e arrondissement – avec la date et l’heure : 14h32, aujourd’hui. Une photo de Paul et elle, enlacés sur le lit défait.
« Je suis désolée, Lucie », a-t-elle murmuré. « Il t’a menti. Il me l’a promis à moi aussi… Mais je ne peux plus vivre avec ça. »
Je n’ai pas pleuré. Pas tout de suite. J’ai regardé Jeanne, si fragile, si innocente. Comment pouvait-il ? Comment pouvait-il choisir ce moment précis pour me trahir ? Quand je donnais naissance à notre enfant ?
Ma mère a compris avant moi. Elle a pris Jeanne dans ses bras et m’a serrée fort. « Ma chérie, tu n’es pas seule », a-t-elle soufflé.
Paul est arrivé une heure plus tard. Il avait le visage fatigué du coupable qui sait que tout est perdu. Je lui ai tendu la photo sans un mot.
— Lucie… Je…
— Ne dis rien, Paul. Rien ne pourra réparer ça.
Il s’est effondré sur une chaise, les mains dans les cheveux.
— Je suis désolé… J’ai fait une erreur…
— Une erreur ? Tu appelles ça une erreur ? Le jour où je donnais naissance à ta fille ?
Il n’a pas su quoi répondre. Le silence s’est installé entre nous, lourd comme un cercueil.
Les jours suivants ont été un cauchemar éveillé. Je devais sourire devant les infirmières, faire bonne figure devant la famille venue voir le bébé. Mais à l’intérieur, je me sentais morte. J’avais envie de hurler à chaque fois que je voyais Paul prendre Jeanne dans ses bras.
Ma sœur Claire est venue me voir un soir.
— Tu dois penser à toi maintenant, Lucie. À toi et à Jeanne.
— Mais comment ? Comment continuer après ça ?
— Tu es forte. Tu as toujours été forte.
Je ne me sentais pas forte. Je me sentais brisée.
Paul a tenté de se racheter : fleurs, messages, excuses maladroites. Il voulait qu’on parle, qu’on « sauve notre couple ». Mais comment sauver ce qui n’existe plus ?
Un soir, alors que Jeanne dormait paisiblement dans son berceau, j’ai pris mon téléphone et j’ai appelé Camille.
— Pourquoi tu as fait ça ? Pourquoi aujourd’hui ?
Sa voix tremblait :
— Parce que j’en avais assez d’être celle qui attend dans l’ombre… Je voulais que tu saches la vérité. Il t’a menti à toi comme à moi.
J’ai raccroché sans un mot de plus.
Les semaines ont passé. J’ai repris le travail à la médiathèque municipale de Vincennes plus tôt que prévu. Les livres étaient mon refuge ; entre deux rayons de romans policiers et de bandes dessinées pour enfants, je pouvais oublier quelques instants la douleur qui me rongeait.
Mais chaque soir en rentrant dans notre appartement du boulevard Soult, la réalité me frappait de plein fouet : Paul était toujours là, tentant de recoller les morceaux d’une vie qui n’existait plus.
Un soir d’automne, alors que la pluie battait contre les vitres et que Jeanne pleurait sans raison apparente, j’ai craqué.
— Paul, il faut que tu partes.
Il m’a regardée comme si je venais de lui annoncer une condamnation à mort.
— Lucie… Je t’en supplie…
— Non ! Tu as fait ton choix ce jour-là. Maintenant c’est à moi de faire le mien.
Il a pris ses affaires en silence et a quitté l’appartement sans se retourner.
Je me suis effondrée sur le canapé avec Jeanne dans les bras. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps.
Aujourd’hui encore, des mois après cette trahison, je me demande si on peut vraiment se relever d’un tel choc. Peut-on pardonner l’impardonnable ? Peut-on reconstruire sa vie quand tout ce qu’on croyait solide s’effondre en un instant ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment tourner la page ou reste-t-on marqué à jamais par la trahison de ceux qu’on aime le plus ?