Le prix de la confiance : Quand Léo m’a appris que tout a un coût

— Tu peux me dépanner dix euros pour la cantine ? J’te rembourse demain, promis.

La voix de Léo tremblait à peine, mais je l’ai sentie. C’était la pause de midi, la salle résonnait des rires et des bruits de couverts. Je n’ai pas hésité, j’ai sorti mon portefeuille, sans imaginer une seconde que ce geste banal allait fissurer tout ce que j’avais construit ici.

Je m’appelle Julien. Depuis cinq ans, je suis chef d’équipe dans cette usine métallurgique à Saint-Étienne. Ici, on se serre les coudes. On partage les heures sup’, les galères, les blagues salaces et parfois même les soucis de famille. Léo, c’était plus qu’un collègue. On s’est connus sur les bancs du lycée technique, on a commencé ensemble à l’usine. Il était le parrain de ma fille, je connaissais sa mère par cœur, et il savait tout de mes faiblesses.

Ce midi-là, il avait l’air fatigué, les yeux cernés. J’ai cru à un coup dur passager. Dix euros, ce n’est rien entre nous. Mais le lendemain, pas un mot sur l’argent. Ni le surlendemain. Au bout d’une semaine, j’ai osé :

— Dis, Léo… Tu sais pour l’avance de la cantine…

Il a détourné les yeux, marmonné qu’il avait oublié son portefeuille. J’ai senti un froid s’installer entre nous. Les autres ont commencé à chuchoter : « T’as vu Léo ? Il traîne avec Julien juste pour profiter… »

J’ai voulu étouffer ces rumeurs. J’ai défendu Léo bec et ongles :

— Arrêtez vos conneries ! C’est mon pote, il a juste un passage à vide.

Mais au fond de moi, un doute s’est insinué. Pourquoi ne me rendait-il pas ces dix euros ? Pourquoi évitait-il mon regard ?

Un soir, alors que je terminais les plannings dans le bureau désert, Léo est entré sans frapper. Il avait l’air ailleurs.

— Faut que je te parle…

Il s’est effondré sur la chaise en face de moi.

— Je suis dans la merde, Ju. J’ai des dettes… J’ai pas voulu t’en parler… J’ai honte.

J’ai senti ma colère retomber d’un coup. Je lui ai proposé de l’aider à s’en sortir, de faire un plan ensemble. Mais il a refusé :

— Non… Je veux pas t’embarquer là-dedans.

Les jours ont passé. Léo est devenu distant avec tout le monde. Il arrivait en retard, bâclait son travail. Un matin, le directeur m’a convoqué :

— Julien, tu sais ce qui se passe avec ton ami ? On a retrouvé des pièces manquantes dans l’atelier…

Mon cœur s’est serré. J’ai défendu Léo une fois de plus :

— Il n’a rien à voir là-dedans !

Mais le doute me rongeait. J’ai mené ma propre enquête. Un soir, je l’ai surpris en train de glisser discrètement une pièce dans son sac à dos.

— Léo ! Qu’est-ce que tu fais ?!

Il a sursauté comme un gamin pris la main dans le sac.

— Je voulais juste… Je vais la remettre !

J’ai compris que je ne pouvais plus le couvrir. J’étais partagé entre la loyauté et la responsabilité envers mon équipe.

Le lendemain, je l’ai confronté devant la machine à café.

— Tu te rends compte de ce que tu fais ? Tu mets tout le monde en danger !

Il a éclaté :

— Tu crois que c’est facile ?! T’as jamais eu faim toi ? T’as jamais eu peur de pas pouvoir payer le loyer ?

J’étais sans voix. Oui, j’avais connu la galère. Mais voler ? Jamais.

L’affaire a éclaté au grand jour. Léo a été licencié pour faute grave. Les collègues m’ont regardé comme si j’étais complice ou traître — selon les versions.

À la maison, ma femme m’a dit :

— Tu ne pouvais pas faire autrement… Mais tu sais, parfois on ne connaît jamais vraiment les gens.

Depuis ce jour-là, je me méfie. Je n’avance plus d’argent à personne. Je garde mes distances même avec ceux que j’aime bien.

Mais chaque fois que je passe devant la cantine et que je vois une table vide, je repense à Léo et à cette amitié brisée pour dix euros et une confiance trahie.

Est-ce qu’on peut vraiment connaître quelqu’un ? Jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour aider un ami — quitte à risquer tout ce que vous avez construit ?