« Viens prendre un café… » – Quand mon ex-belle-mère a bouleversé ma vie

« Claire, tu pourrais passer prendre un café ? J’aimerais te parler… »

La voix de Françoise, mon ex-belle-mère, résonne encore dans ma tête. Cela fait trois ans que Paul et moi avons divorcé. Trois ans que j’ai tout fait pour éviter sa famille, pour effacer les souvenirs, pour ne plus entendre parler de cette femme qui, autrefois, m’a tant jugée. Pourtant, ce matin-là, alors que je sors à peine du lit, son appel me fige. Mon cœur bat trop vite. Pourquoi maintenant ?

Je regarde la fenêtre de mon petit appartement à Nantes. La pluie frappe les vitres, comme pour accompagner la tempête qui gronde en moi. Je repense à ces dimanches chez Françoise, à ses remarques sur ma façon d’élever Camille, ma fille, à ses silences lourds quand Paul et moi nous disputions. Je me souviens de la dernière fois où je l’ai vue : elle m’a lancé un regard glacial en me rendant les affaires de Camille, sans un mot.

Mais aujourd’hui, elle veut me voir. Pourquoi ?

Je prends une grande inspiration et enfile mon manteau. Dans la rue, les passants pressés ne voient pas mon trouble. Je marche jusqu’à l’arrêt du tramway, le ventre noué. J’imagine mille scénarios : une mauvaise nouvelle ? Un reproche de plus ? Ou bien… une main tendue ?

Arrivée devant son immeuble, je reste un instant figée devant la porte. Je sonne. La voix de Françoise dans l’interphone est douce, presque fragile :

— Claire ? Monte, je t’attends.

Dans l’ascenseur, je me regarde dans le miroir : cernes sous les yeux, traits tirés. Je ne suis plus la jeune femme timide d’autrefois. Mais face à elle, je redeviens vulnérable.

La porte s’ouvre sur Françoise. Elle a vieilli. Ses cheveux sont plus gris, ses épaules voûtées. Elle me sourit timidement.

— Entre… Je viens de faire du café.

Je m’assois dans le salon familier, entourée des photos de Paul enfant, des souvenirs de vacances en Bretagne. Le silence est pesant.

— Merci d’être venue, commence-t-elle en posant deux tasses sur la table basse.

Je hoche la tête, incapable de parler.

— Je sais que je n’ai pas été facile avec toi…

Sa voix tremble. Je sens mes propres yeux s’embuer.

— Tu sais, après votre séparation… J’ai beaucoup réfléchi. J’ai compris que j’avais été injuste. Que j’ai voulu te modeler à mon image au lieu de t’accepter comme tu étais.

Je serre la tasse entre mes mains pour cacher leur tremblement.

— Tu m’as fait mal, Françoise… Souvent. J’avais l’impression de ne jamais être assez bien pour toi… ni pour Paul.

Elle baisse les yeux.

— Je sais… Et je m’en veux. Mais je t’aimais aussi, tu sais ? À ma façon maladroite…

Un silence gênant s’installe. Je repense à toutes ces fois où j’aurais voulu qu’elle me défende auprès de Paul, qu’elle me prenne dans ses bras quand je pleurais dans la cuisine.

— Pourquoi m’avoir appelée aujourd’hui ?

Elle soupire longuement.

— Camille m’a dit que tu traversais une période difficile au travail… Et puis… Je me sens seule depuis la mort de mon mari. Paul est parti vivre à Lyon avec sa nouvelle compagne. Je n’ai plus grand monde…

Je sens une pointe de compassion percer ma colère.

— Tu veux qu’on recommence à se voir ?

Elle hoche la tête.

— Si tu veux bien… J’aimerais qu’on essaie d’être une famille autrement. Pour Camille aussi.

Je ferme les yeux un instant. Tant d’années perdues à se juger, à se blesser… Est-ce possible de tout recommencer ?

Soudain, la porte claque : Camille rentre du collège plus tôt que prévu.

— Maman ? Mamie ?

Elle nous regarde tour à tour, surprise de nous voir ensemble.

— On discute, ma chérie… Viens t’asseoir avec nous.

Camille s’installe entre nous deux. Elle sourit timidement à sa grand-mère.

— Vous vous êtes réconciliées ?

Françoise lui prend la main.

— On essaie…

Je sens les larmes monter. Tant d’émotions refoulées qui explosent enfin.

Après le départ de Camille dans sa chambre, Françoise se tourne vers moi :

— Tu crois qu’on peut vraiment tout réparer ?

Je soupire profondément.

— Je ne sais pas… Mais on peut essayer. Pour Camille. Pour nous aussi peut-être.

En sortant de chez elle ce soir-là, la pluie a cessé. L’air est plus doux. J’ai l’impression d’avoir posé un fardeau énorme au pied de sa porte. Mais au fond de moi subsiste une question :

Est-ce que le pardon efface vraiment les blessures du passé ? Ou bien faut-il apprendre à vivre avec elles pour avancer ?