Maman, m’entends-tu ? – Lettre d’un retour que je n’ai jamais osé faire

« Tu n’as rien compris, Camille ! Tu gâches tout ce qu’on a construit ! »

La voix de ma mère résonne encore dans ma tête alors que je pousse la grille rouillée du jardin. Le vent d’automne soulève les feuilles mortes sur l’allée, et chaque pas vers la porte d’entrée me donne l’impression de marcher à contre-courant du temps. Je n’ai pas mis les pieds ici depuis sept ans. Sept ans de silence, de lettres jamais envoyées, de coups de fil raccrochés avant même la première sonnerie.

Je me souviens du dernier soir, ce dîner où tout a explosé. Maman avait posé sa fourchette avec cette lenteur qui voulait tout dire. « Tu vas vraiment partir à Paris pour vivre avec… elle ? » Elle n’a jamais pu prononcer le prénom d’Anaïs. J’avais vingt-trois ans, des rêves plein la tête, et la certitude naïve que l’amour pouvait tout réparer. J’ai claqué la porte, juré que je ne reviendrais jamais. Mais on ne quitte pas sa mère comme on quitte une ville.

Aujourd’hui, je reviens. Pas pour elle, me dis-je en mentant à moitié, mais parce que mon père est mort il y a trois jours. Un accident bête sur la départementale, un camion qui ne freine pas à temps. Je n’ai pas pleuré. Je n’ai rien ressenti d’autre qu’un vide immense, comme si on m’avait arraché une partie de moi que j’avais déjà oubliée.

La maison sent le renfermé et la cire. Sur le buffet du salon, la photo de famille trône toujours : papa sourit, maman me tient par l’épaule, et moi je regarde l’objectif avec cette moue boudeuse qui me faisait honte adolescente. Je monte dans ma chambre sans croiser maman. Elle doit être dans la cuisine, à préparer le café pour les voisins qui viendront présenter leurs condoléances.

Je m’assois sur mon lit d’enfant, le même couvre-lit bleu ciel, les posters de groupes français démodés encore accrochés au mur. Je ferme les yeux et j’entends sa voix : « Camille, tu ne comprends pas ce que c’est d’être mère. On veut juste protéger son enfant… »

Mais protéger de quoi ? De l’amour ? De la différence ?

La porte s’ouvre brusquement. Maman entre sans frapper. Elle a vieilli, ses cheveux sont plus gris que dans mes souvenirs. Elle me regarde comme si j’étais un fantôme.

— Tu es venue…

Je hoche la tête. Aucun mot ne sort. Elle s’assoit au bord du lit, laisse un silence s’installer.

— Tu restes pour l’enterrement ?

— Oui.

Un autre silence. Je sens sa main trembler sur le couvre-lit.

— Anaïs… elle va bien ?

Je suis surprise qu’elle ose prononcer son prénom. Je réponds d’une voix basse :

— Oui, elle va bien.

Elle détourne les yeux vers la fenêtre.

— Ton père… il t’aimait beaucoup, tu sais.

Je retiens un sanglot. Je voudrais lui dire que moi aussi je l’aimais, même si je suis partie sans me retourner. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.

— Pourquoi tu ne m’as jamais écrit ?

Sa question me frappe comme une gifle. J’ai écrit des dizaines de lettres, maman. Des lettres pleines de colère, de tristesse, d’espoir aussi. Mais je ne les ai jamais envoyées. Parce que j’avais peur que tu ne les lises pas. Ou pire : que tu les lises et que tu ne répondes pas.

Je me lève brusquement et ouvre le tiroir de mon ancienne commode. J’en sors une enveloppe jaunie, celle que j’avais laissée ici avant de partir. Je la lui tends.

— Lis-la.

Elle hésite, puis déchire l’enveloppe d’un geste maladroit. Sa voix tremble en lisant :

« Maman,
Je pars parce que j’ai besoin d’être moi-même. Je sais que tu ne comprends pas mon amour pour Anaïs, mais c’est ce qui me rend heureuse. J’espère qu’un jour tu pourras m’accepter telle que je suis… »

Elle s’arrête, les larmes aux yeux.

— Pourquoi tu ne me l’as pas donnée avant ?

— Parce que j’avais peur de te perdre pour toujours.

Elle me prend la main pour la première fois depuis des années.

— J’ai eu peur aussi… Peur qu’on se perde toutes les deux.

Le lendemain matin, la maison est pleine de monde pour l’enterrement. Les voisins murmurent en me voyant – « C’est Camille, la fille qui vit à Paris… » – mais je m’en fiche. Maman s’accroche à mon bras pendant toute la cérémonie. Quand tout le monde est parti, elle me regarde longuement.

— Tu veux rester ce soir ? On pourrait parler…

Je sens une porte s’ouvrir en moi. Peut-être qu’on ne se comprendra jamais vraiment. Peut-être qu’il y aura toujours des silences entre nous. Mais ce soir, je veux essayer.

Plus tard dans ma chambre d’enfant, je prends un stylo et commence une nouvelle lettre :
« Maman, aujourd’hui j’ai compris qu’on peut aimer sans tout comprendre… »

Est-ce qu’on peut vraiment pardonner sans oublier ? Est-ce qu’on peut reconstruire une famille sur des ruines ? Qu’en pensez-vous ?