Quand ma fille ne m’appelle que pour de l’argent : Journal d’une mère française désemparée

— Maman, tu pourrais me faire un virement de 200 euros ?

La voix de Camille, sèche, presque mécanique, résonne dans mon oreille. Je serre le téléphone si fort que mes doigts blanchissent. Mon cœur bat trop vite. Je sais déjà que la conversation s’arrêtera là, ou presque. Je pourrais lui demander comment elle va, ce qu’elle fait de ses journées à Lyon, si elle mange bien, si elle dort assez… Mais je n’ose plus. J’ai peur de la gêner, de la faire fuir encore plus loin.

Je m’appelle Anne, j’ai cinquante-trois ans et je vis à Dijon. Depuis trois ans, chaque appel de ma fille unique est une épreuve. Camille a vingt-deux ans, elle a quitté la maison pour ses études de droit, et depuis, elle ne m’appelle que pour une chose : l’argent. Plus de « Maman, tu me manques », plus de « Tu te souviens quand on allait au marché ensemble ? » Juste des montants, des virements, des justificatifs parfois. Je suis devenue un distributeur automatique avec une voix douce.

Je me souviens du temps où nous étions complices. Camille avait ce rire qui illuminait tout l’appartement. Elle venait se blottir contre moi sur le canapé, on regardait « Plus belle la vie » en mangeant du chocolat. Son père, Laurent, était déjà parti depuis longtemps ; il a refait sa vie à Bordeaux et n’appelle Camille qu’à Noël ou pour son anniversaire. Je croyais que notre lien à toutes les deux était indestructible.

Mais tout a changé le jour où elle a rencontré Thomas. Un garçon brillant, fils d’avocat, sûr de lui, qui l’a entraînée dans un monde où je n’avais pas ma place. Les premières semaines, elle m’appelait encore pour me raconter ses sorties, ses rêves de voyages à Bali ou à Montréal. Puis les appels se sont espacés. Et un jour, il n’y a plus eu que des messages : « Tu pourrais m’avancer le loyer ? » « J’ai un problème avec ma carte bleue. » « J’ai besoin d’aide pour mes courses. »

J’ai essayé de résister. Un soir, j’ai osé lui dire :
— Camille, tu sais que tu peux m’appeler juste pour parler ?

Un silence gênant a suivi.
— Je suis débordée, maman. Et puis tu ne comprends pas ma vie ici.

J’ai senti la distance se creuser comme une faille sous mes pieds. Depuis ce jour-là, j’envoie l’argent sans discuter. Je me dis que c’est mieux que rien. Mais chaque virement est une blessure supplémentaire.

À Noël dernier, j’ai préparé son plat préféré : le gratin dauphinois. J’ai décoré la maison comme quand elle était petite. Elle est arrivée en retard, le visage fermé.
— Tu as encore mis des guirlandes partout…

J’ai souri timidement.
— C’est pour toi, ma chérie.

Elle a soupiré et s’est enfermée dans sa chambre avec son téléphone. J’ai entendu sa voix joyeuse au bout du fil — mais ce n’était pas pour moi.

Le lendemain matin, elle est repartie sans un mot tendre. Sur la table du salon, j’ai trouvé un post-it : « Merci pour le virement. »

Je me suis effondrée sur le canapé en pleurant toutes les larmes de mon corps. Où avais-je échoué ? Pourquoi n’étais-je plus qu’un portefeuille ambulant ?

J’ai tenté d’en parler à ma sœur, Claire.
— Tu devrais lui dire non une fois pour voir comment elle réagit.

Mais je n’y arrive pas. J’ai peur qu’elle coupe définitivement les ponts. Alors je continue à payer : son loyer, ses courses bio hors de prix, ses sorties entre amis…

Un soir d’avril, alors que je rentrais du travail épuisée par une journée à l’hôpital (je suis infirmière), j’ai trouvé un message vocal :
— Maman, c’est urgent cette fois-ci…

J’ai appelé aussitôt.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— J’ai eu un accident de scooter… Rien de grave mais il faut payer la franchise à l’assurance… 400 euros…

J’ai senti la colère monter.
— Camille, tu ne peux pas continuer comme ça ! Tu ne m’appelles jamais sauf pour demander de l’argent !

Un silence glacial.
— Si tu ne veux pas aider ta propre fille…

Elle a raccroché.

Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai repensé à toutes ces années où j’avais tout donné pour elle : les nuits blanches quand elle avait la grippe, les anniversaires organisés en cachette avec ses copines du lycée… Et maintenant ? Je n’étais plus rien.

Le lendemain matin, j’ai décidé d’écrire une lettre à Camille. Pas un mail, pas un SMS — une vraie lettre manuscrite comme autrefois.

« Ma chérie,
Je t’aime plus que tout au monde. Mais j’ai mal quand tu ne me parles que d’argent. J’aimerais retrouver la complicité qu’on avait avant. Je suis là pour toi si tu veux parler — vraiment parler — ou juste partager un café comme avant… »

J’ai posté la lettre en tremblant.

Les jours ont passé sans réponse. Puis un soir, alors que je rentrais tard du travail, j’ai trouvé Camille assise sur les marches devant mon immeuble.

— Maman… Je ne savais pas comment te parler autrement…

Elle avait les yeux rouges d’avoir pleuré.
— Je suis désolée… J’ai eu peur de te décevoir… Thomas m’a quittée il y a deux mois et je n’osais pas te le dire… J’avais besoin d’aide mais je ne savais pas comment demander autrement…

Je l’ai prise dans mes bras et nous avons pleuré ensemble longtemps sur ce trottoir froid de Dijon.

Depuis ce soir-là, tout n’est pas parfait. Il y a encore des silences gênants parfois. Mais Camille m’appelle aussi pour me raconter ses petits bonheurs ou ses échecs à la fac. On réapprend à se parler sans argent entre nous.

Parfois je me demande : combien de parents vivent ce même éloignement silencieux ? Combien d’entre nous acceptent tout par peur de perdre leur enfant ? Est-ce vraiment aimer que tout donner sans rien demander en retour ?