Mon mari, l’avare : Rêver de divorce dans une cage dorée

« Tu as vraiment besoin de ce café en terrasse ? » La voix de François claque comme un fouet, sèche, tranchante. Je serre la tasse entre mes doigts, cherchant un peu de chaleur dans ce matin gris de novembre, sur le boulevard Voltaire. Autour de nous, les Parisiens pressés ne remarquent rien. Mais moi, je sens chaque mot comme une gifle invisible.

Je m’appelle Camille. J’ai trente-huit ans, deux enfants, un appartement lumineux dans le 11e arrondissement, et un mari qui compte chaque centime comme s’il s’agissait d’une question de vie ou de mort. Au début, je trouvais ça rassurant : François était prévoyant, organisé, jamais dans l’excès. Mais aujourd’hui, je me demande si je ne vis pas dans une prison dorée, où chaque plaisir est suspect, chaque envie coupable.

« On a du café à la maison », insiste-t-il en rangeant son portefeuille dans la poche intérieure de sa veste. Je baisse les yeux. Je n’ai pas envie de me battre ce matin. Pas devant les enfants, pas devant les serveurs indifférents. Mais au fond de moi, une colère sourde gronde.

Le soir, quand les enfants dorment, je m’assieds sur le rebord de la fenêtre et je regarde les lumières de la ville. Je pense à mes rêves d’autrefois : voyager en Italie, écrire un roman, rire sans compter. Je pense à ma mère qui me disait toujours : « Ne te laisse jamais enfermer par un homme. » Mais comment ai-je pu en arriver là ?

La semaine dernière, j’ai voulu acheter un manteau pour notre fille, Léa. Il faisait froid, elle avait grandi. François a froncé les sourcils : « Elle peut encore mettre celui de l’année dernière. » J’ai insisté, il a cédé à contrecœur. Mais le soir même, il a vérifié le ticket de caisse et m’a reproché d’avoir choisi « la marque la plus chère ».

Parfois, il me dit qu’il m’aime. Mais c’est un amour conditionnel, mesuré à l’aune des économies réalisées. Il me serre contre lui mais son esprit est ailleurs, préoccupé par le prix du gaz ou la prochaine facture d’électricité.

Un dimanche midi chez ses parents à Versailles, sa mère – Madame Lefèvre – me lance d’un ton pincé : « Tu sais Camille, dans notre famille on sait gérer un budget. » Je souris poliment mais j’ai envie de hurler. Personne ne voit ma fatigue, mon envie de respirer.

Un soir d’hiver, alors que je prépare le dîner avec ce qu’il reste dans le frigo – quelques œufs et des pommes de terre –, Léa me demande : « Maman, pourquoi on ne va jamais au cinéma comme mes copines ? » Je sens mes yeux piquer. Que répondre ? Que son père préfère économiser pour une hypothétique maison à la campagne ? Que chaque sortie est une négociation ?

Je repense à notre rencontre à la fac de droit. François était brillant, séduisant, sûr de lui. Il m’a emmenée voir une pièce à la Comédie-Française pour notre premier rendez-vous. J’avais l’impression d’être unique. Mais aujourd’hui, tout est calculé : les cadeaux sont pratiques, les vacances sont toujours chez ses parents ou dans des locations bon marché.

Un soir, après une énième dispute sur le budget des courses (« Tu as vraiment acheté du fromage AOP ? »), je claque la porte et descends marcher sur les quais de Seine. L’air froid me fouette le visage mais je me sens vivante pour la première fois depuis des mois.

Je croise mon amie Sophie au marché Bastille. Elle me regarde avec inquiétude :
— Tu as l’air fatiguée…
— C’est rien… Juste beaucoup de choses en ce moment.
Elle insiste :
— Tu sais que tu peux venir dormir chez moi si tu veux souffler ?
Je hoche la tête mais je n’ose pas franchir le pas.

Le soir même, François me reproche d’avoir acheté des fraises hors saison pour l’anniversaire de Léa. Je craque :
— Tu ne vois donc pas que tu nous étouffes tous ? Que tu m’étouffes moi ?
Il hausse les épaules :
— Je fais ça pour notre avenir.
— Et notre présent ? Tu t’en soucies ?
Il détourne les yeux.

Les jours passent et je me sens disparaître peu à peu. Je fais semblant devant les enfants, devant les amis. Mais la nuit, je rêve de partir. De divorcer. De retrouver mon prénom sans son nom à lui.

Un soir d’avril, alors que Paris s’endort sous la pluie fine, je prends mon courage à deux mains et j’ouvre mon ordinateur. Je tape « avocat divorce Paris ». Mon cœur bat la chamade. Est-ce que j’ai le droit d’espérer autre chose ? Est-ce que je suis égoïste ?

François entre dans la pièce sans bruit.
— Tu fais quoi ?
Je referme l’ordinateur trop vite.
— Rien… Je cherchais juste des recettes.
Il ne dit rien mais son regard se fait soupçonneux.

Je me demande si c’est moi qui ai changé ou si c’est lui qui s’est révélé avec le temps. Est-ce que l’amour peut survivre à tant de petites humiliations quotidiennes ? Est-ce que mes enfants comprendront si je pars ?

Parfois j’imagine ma vie seule : un petit appartement sous les toits, des rires spontanés avec Léa et Paul, des soirées improvisées avec Sophie… Et puis la peur revient : peur du jugement des autres, peur du manque d’argent, peur d’être seule.

Mais ce matin-là, en regardant mon reflet dans la vitre du métro, je me dis que je mérite mieux qu’une vie comptée en centimes et en concessions.

Est-ce que c’est vraiment ça l’amour ? Est-ce qu’on doit sacrifier sa liberté et sa joie pour un avenir hypothétique ? Ou bien ai-je le droit de choisir enfin ma propre vie ? Qu’en pensez-vous ?