L’emprise d’une mère : Trois ans de mariage sous le regard d’Yvette
« Tu n’as pas mis assez de sel dans la soupe, Claire. Julien préfère quand c’est plus relevé. »
La voix d’Yvette résonne encore dans ma tête, tranchante, comme chaque soir depuis trois ans. Je serre les poings sur la nappe à carreaux de notre petite cuisine de Tours, tentant de ne pas répondre. Julien baisse les yeux, gêné, mais ne dit rien. Il n’a jamais su s’opposer à sa mère.
Je me souviens du jour où tout a basculé. C’était le lendemain de notre mariage. Yvette avait débarqué chez nous à huit heures du matin, un panier de viennoiseries à la main, comme si elle voulait s’assurer que rien n’avait changé. « Je viens voir si mon fils a bien dormi », avait-elle lancé en entrant sans frapper. J’avais souri, croyant à une maladresse. Mais ce n’était que le début.
Depuis, elle est partout : dans notre salon, dans notre chambre (elle y entre sans gêne pour « changer les draps »), dans nos disputes. Elle critique ma façon de cuisiner, de ranger, de parler à Julien. Elle me rappelle sans cesse que je ne serai jamais à la hauteur de ses attentes. « Julien a toujours eu l’habitude d’une maison impeccable », répète-t-elle en inspectant le moindre grain de poussière.
Au début, j’ai essayé d’être patiente. Je me disais qu’avec le temps, elle finirait par m’accepter. Mais plus les mois passaient, plus elle s’immisçait dans notre vie. Elle appelait Julien tous les matins, tous les soirs. Elle venait sans prévenir, parfois même avec des sacs de courses pour « nous aider », mais toujours avec ce regard qui me jugeait.
Un soir d’hiver, alors que la pluie battait contre les vitres, j’ai craqué. J’ai supplié Julien :
— Il faut que tu lui parles. On ne peut pas continuer comme ça.
Il a soupiré :
— Tu sais bien que c’est compliqué… Elle est seule depuis que papa est parti. Je ne veux pas la blesser.
— Et moi ? Tu y penses ?
Il n’a rien répondu. J’ai senti une colère sourde monter en moi, mêlée à une tristesse profonde. J’avais l’impression d’être invisible.
Les mois ont passé. Yvette a commencé à faire des remarques sur notre désir d’enfant :
— Vous attendez quoi ? À votre âge, il serait temps…
Je me suis sentie humiliée, comme si mon corps lui appartenait aussi.
Un dimanche, alors que nous étions invités chez elle pour déjeuner, elle a sorti une boîte de photos de Julien enfant. Elle a raconté chaque anecdote en me lançant des regards appuyés :
— Tu vois, il était déjà si gentil… Il n’a jamais aimé les filles qui faisaient des histoires.
J’ai compris le message : je n’étais qu’une passagère dans la vie de son fils.
J’ai commencé à m’éloigner de Julien. Je ne lui parlais plus de mes peurs, de mes envies. J’avais honte d’être aussi faible face à cette femme qui contrôlait tout. Un soir, j’ai appelé ma mère en larmes :
— Je n’en peux plus… J’ai l’impression d’étouffer.
Elle m’a conseillé de partir quelques jours chez elle pour prendre du recul.
Quand j’ai annoncé à Julien que j’avais besoin d’air, il a paniqué :
— Tu ne vas pas me quitter ?
— Je veux juste qu’on soit un couple… Sans ta mère entre nous.
Il a promis qu’il parlerait à Yvette.
Le lendemain, il l’a invitée à dîner pour lui expliquer la situation. Je les ai écoutés depuis la chambre :
— Maman, il faut que tu comprennes… Claire et moi avons besoin d’intimité.
— Intimité ? Tu veux dire que je dérange ? Après tout ce que j’ai fait pour toi ?
Sa voix tremblait d’émotion et de colère.
Julien a tenté de la rassurer, mais elle s’est effondrée en larmes :
— Tu m’abandonnes comme ton père !
J’ai compris alors que ce n’était pas seulement une question de possessivité : Yvette avait peur d’être seule.
Les semaines suivantes ont été tendues. Yvette venait moins souvent mais ses appels étaient plus insistants. Elle tombait malade dès que Julien prenait ses distances. Il se sentait coupable et moi, je me sentais coupable de le pousser à choisir.
Un soir, alors que je rentrais du travail, j’ai trouvé Yvette assise sur notre canapé, les yeux rougis :
— Je voulais juste voir mon fils…
J’ai pris une grande inspiration :
— Yvette, je comprends votre douleur. Mais Julien est mon mari maintenant. Il a besoin de construire sa vie avec moi.
Elle m’a regardée longuement puis a murmuré :
— Vous ne pouvez pas comprendre ce que c’est d’être seule.
J’ai eu pitié d’elle mais aussi de moi-même. J’étais fatiguée de cette guerre silencieuse qui détruisait tout sur son passage.
Aujourd’hui, trois ans après notre mariage, rien n’a vraiment changé. Nous avons appris à composer avec sa présence mais le bonheur simple auquel j’aspirais me semble toujours inaccessible. Parfois je me demande : combien de couples en France vivent la même chose ? Combien de femmes se sentent étrangères dans leur propre maison ?
Est-ce vraiment possible d’aimer un homme sans épouser aussi sa mère ? Est-ce à moi de céder ou à lui de grandir enfin ?