Derrière la porte close : Quand être grands-parents devient un fardeau
— Gérard, éteins la lumière, vite !
La voix de Monique tremblait. Je n’avais jamais vu ma femme aussi anxieuse. Nous étions assis dans le noir, le souffle court, alors que les coups insistants de Claire résonnaient dans le couloir. Les petits, Léo et Camille, criaient derrière la porte :
— Mamie ! Papi ! Ouvrez ! On sait que vous êtes là !
Je sentais mon cœur battre à tout rompre. Jamais je n’aurais cru en arriver là : me cacher de mes propres petits-enfants, comme un voleur dans ma propre maison. Mais ce jour-là, j’étais à bout. Monique aussi. Nous avions tout donné, trop donné peut-être.
Depuis la naissance de Léo il y a huit ans, puis de Camille deux ans plus tard, notre vie avait changé. Claire, notre fille unique, avait repris son travail d’infirmière à l’hôpital de Tours. Elle comptait sur nous pour garder les enfants presque tous les mercredis et souvent le week-end. Au début, c’était un bonheur : les rires dans la maison, les dessins accrochés au frigo, les câlins du soir. Mais peu à peu, la fatigue s’est installée. Les nuits blanches quand Camille faisait des cauchemars, les disputes entre les enfants, les repas à préparer…
Un mercredi matin, alors que je tentais de calmer Léo qui venait de casser un vase hérité de ma mère, j’ai senti une colère sourde monter en moi. Je n’ai rien dit. J’ai ramassé les morceaux en silence pendant que Monique consolait Camille qui pleurait parce qu’elle voulait sa maman.
Le soir venu, Claire est arrivée en retard, comme souvent. Elle a à peine remarqué notre épuisement.
— Merci Papa, Maman. Vous êtes formidables !
Elle a embrassé ses enfants et est repartie en trombe. Monique s’est effondrée sur le canapé.
— Je n’en peux plus, Gérard. Je ne dors plus la nuit, j’ai mal partout…
J’ai pris sa main. J’aurais voulu lui dire que moi non plus je n’en pouvais plus. Mais je me suis tu. Par fierté ? Par peur de décevoir ?
Les semaines ont passé. Les visites se sont multipliées. Claire ne nous demandait plus si cela nous arrangeait : elle déposait les enfants et filait au travail ou chez des amis. Nous étions devenus une évidence, une extension de son quotidien.
Un dimanche matin, alors que je lisais mon journal dans la cuisine, Monique est entrée en pleurant.
— Gérard, il faut qu’on parle à Claire. On ne peut plus continuer comme ça.
J’ai hoché la tête. Mais comment dire à sa propre fille qu’on ne veut plus voir ses petits-enfants aussi souvent ? Comment avouer qu’on rêve d’un dimanche tranquille, d’une promenade à deux sans cris ni disputes ?
Nous avons tenté d’en parler à Claire la semaine suivante.
— Tu sais, Claire… On commence à fatiguer un peu… Peut-être qu’on pourrait espacer un peu les gardes ?
Elle a levé les yeux au ciel.
— Mais enfin Papa ! Vous êtes retraités ! Vous avez tout votre temps ! Et puis les enfants vous adorent…
Je me suis senti coupable. Égoïste même. Avais-je le droit de refuser cet amour ?
C’est ainsi que nous en sommes arrivés à ce fameux samedi où nous avons décidé de ne pas ouvrir la porte. Nous avions prévu une journée rien que pour nous : un déjeuner au bord de la Loire, une visite au musée des Beaux-Arts. Mais dès 10h du matin, la sonnette a retenti.
— Gérard, on fait quoi ?
Monique me regardait avec des yeux suppliants.
— On ne bouge pas.
Les coups ont redoublé. Claire s’est mise à crier :
— Je sais que vous êtes là ! Ce n’est pas sérieux ! Ouvrez cette porte !
Je me suis senti minable. Les enfants pleuraient maintenant. J’entendais leurs sanglots étouffés derrière la porte.
Après de longues minutes, le silence est revenu. Nous sommes restés assis dans le noir encore un moment, incapables de bouger ou de parler.
Le lendemain, Claire m’a appelé.
— Papa, pourquoi vous n’avez pas ouvert ? Les enfants étaient tristes… Tu te rends compte ?
J’ai bredouillé une excuse : « On était sortis… » Mais ma voix tremblait.
Depuis ce jour-là, quelque chose s’est brisé entre nous. Claire nous parle moins. Elle a trouvé une baby-sitter pour les mercredis après-midi. Les enfants viennent moins souvent. La maison est redevenue silencieuse.
Parfois je me surprends à regretter leurs rires et leur joyeux désordre. Mais je savoure aussi ces moments de calme retrouvés avec Monique : nos promenades main dans la main sur les bords de Loire, nos soirées devant un vieux film français…
Je me demande souvent si j’ai eu raison d’agir ainsi. Avons-nous failli à notre rôle de grands-parents ? Ou bien avons-nous simplement osé penser un peu à nous-mêmes ?
Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on aimer ses petits-enfants sans s’oublier soi-même ?