Ombres sur la Table : Ma Confession sur la Perte de ma Famille
« Où est passé mon collier ? » La voix de ma mère résonne dans la salle à manger, tranchante comme une lame. Je me fige, la fourchette suspendue au-dessus de mon assiette. Mon père, assis en face de moi, lève à peine les yeux de son journal. Ma petite sœur, Léa, se ratatine sur sa chaise, les joues rouges. C’est mon anniversaire, mais l’ambiance est glaciale.
Je m’appelle Camille Dubois, j’ai 28 ans, et ce soir-là, tout a basculé. Le collier en question était censé être mon cadeau, un bijou de famille transmis de génération en génération. Mais il a disparu. Ma mère accuse Léa du regard, mon père soupire, fatigué d’avance par la dispute qui s’annonce.
« Tu l’as pris, Léa ? »
Léa secoue la tête, les larmes aux yeux. Je sens la colère monter en moi, mais aussi une tristesse immense. Ce n’est pas la première fois qu’un objet disparaît à la maison. Depuis quelques mois, tout semble partir à vau-l’eau : les repas sont silencieux, les portes claquent, et chacun s’enferme dans sa chambre dès que possible.
Après le dîner, je m’enferme dans ma chambre. J’entends mes parents se disputer dans le salon. Les mots fusent : « irresponsable », « jamais là », « tu ne comprends rien ». Je ferme les yeux et me demande comment on en est arrivés là.
Enfant, j’idéalisais notre famille. Nous habitions un petit appartement à Lyon, près des quais du Rhône. Les dimanches matins sentaient la brioche chaude et le café. Mon père racontait des histoires drôles, ma mère chantait en préparant le repas. Mais depuis que mon père a perdu son emploi à l’usine Renault, tout a changé. Il traîne à la maison, nerveux, et ma mère travaille deux fois plus à l’hôpital. Léa et moi sommes devenues des étrangères l’une pour l’autre.
Le lendemain matin, je trouve Léa assise sur le rebord de la fenêtre de sa chambre. Elle regarde dehors, les yeux perdus dans le vide.
— Tu sais que je ne l’ai pas pris, hein ?
Sa voix est si faible que j’ai du mal à l’entendre.
— Je te crois, Léa. Mais tu devrais leur dire ce que tu ressens.
Elle hausse les épaules.
— À quoi bon ? Ils ne m’écoutent jamais.
Je m’assieds à côté d’elle. On reste là, silencieuses, à regarder les passants qui s’activent dans la rue. J’aimerais lui dire que tout va s’arranger, mais je n’en suis pas sûre moi-même.
Les jours passent et le malaise grandit. Ma mère fouille nos chambres à la recherche du collier. Mon père passe ses journées devant la télé ou au PMU du coin. Léa sèche les cours de plus en plus souvent. Quant à moi, je me réfugie dans mon travail à la médiathèque municipale pour éviter de rentrer à la maison.
Un soir, alors que je rentre plus tard que d’habitude, je trouve ma mère assise dans la cuisine, une lettre froissée entre les mains.
— Camille… Il faut qu’on parle.
Je m’assois en face d’elle. Elle me tend la lettre : c’est une convocation du lycée pour Léa. Absences répétées, baisse des résultats scolaires… Ma mère éclate en sanglots.
— Je ne sais plus quoi faire… Ton père ne m’aide pas… J’ai l’impression que tout m’échappe.
Je prends sa main dans la mienne.
— On va y arriver, maman. Mais il faut qu’on arrête de se mentir.
Elle me regarde, surprise.
— De quoi tu parles ?
— Le collier… Je sais que tu ne l’as pas vraiment cherché. Tu voulais juste une excuse pour crier sur Léa parce que tu es en colère contre papa…
Elle baisse les yeux. Un silence lourd s’installe.
— Peut-être… Je suis fatiguée Camille. Tellement fatiguée…
Cette nuit-là, je dors mal. Je repense à toutes ces années où j’ai cru que notre famille était solide comme un roc. En réalité, nous étions déjà fissurés depuis longtemps ; il a suffi d’un petit choc pour tout faire éclater.
Quelques jours plus tard, Léa disparaît après les cours. Ma mère panique ; mon père reste impassible mais je vois bien qu’il tremble. On appelle tous ses amis, on fait le tour du quartier. Finalement, c’est moi qui la retrouve assise sur un banc au parc de la Tête d’Or.
— Tu veux rentrer ?
Elle secoue la tête.
— J’en peux plus Camille… J’ai l’impression d’étouffer ici.
Je m’assieds près d’elle et je lui prends la main.
— Je sais… Mais on doit affronter ça ensemble. Sinon on va tous se perdre.
Elle pleure en silence contre mon épaule. Je réalise alors que le vrai problème n’a jamais été le collier ou les disputes ; c’est ce silence qui nous ronge de l’intérieur.
À partir de ce jour-là, j’essaie de parler plus avec mes parents et avec Léa. Ce n’est pas facile : il y a des cris, des portes qui claquent encore parfois. Mais peu à peu, on réapprend à se dire les choses simples : « ça va ? », « tu veux un café ? », « tu veux qu’on parle ? »
Le collier n’a jamais été retrouvé. Peut-être qu’il n’a jamais existé vraiment ; peut-être était-ce juste le symbole de tout ce qu’on avait perdu sans s’en rendre compte : la confiance, l’écoute, l’amour simple des débuts.
Aujourd’hui encore, il y a des soirs où je me demande si on pourra vraiment redevenir une famille unie. Est-ce qu’on peut recoller les morceaux après tant de blessures ? Ou bien certaines choses sont-elles irréparables ? Qu’en pensez-vous ?