Pourquoi as-tu besoin d’un autre appartement, si tu en as déjà quatre ?

« Tu ne comprends donc pas, Élodie ? Ce n’est pas contre toi, c’est juste… logique. »

La voix de Camille résonne encore dans le couloir étroit de notre appartement lyonnais. Je serre la poignée de la porte, mes doigts tremblent. Ma mère, assise sur le vieux canapé bleu, regarde ses mains, incapable de soutenir mon regard. Je sens la colère monter, mais aussi une tristesse profonde, celle qui vous ronge de l’intérieur.

« Logique ? » Ma voix se brise. « Tu as déjà quatre appartements, Camille ! Pourquoi veux-tu celui-ci ? C’est tout ce qu’il nous reste… »

Camille soupire, agacée. Elle a toujours eu ce don pour faire passer ses intérêts avant tout. « Tu sais très bien que c’est un bon investissement. Le quartier va prendre de la valeur. Et puis maman ne peut plus s’occuper d’un si grand appartement… »

Je sens les larmes me monter aux yeux. Ce n’est pas seulement une question de murs ou de mètres carrés. C’est ici que j’ai grandi, ici que papa a passé ses derniers jours avant que le cancer ne l’emporte. Ici que maman et moi avons survécu à tout, ensemble.

« Camille, je t’en supplie… »

Mais elle détourne les yeux. « Je vais voir avec le notaire. On en reparlera. »

La porte claque. Le silence retombe, lourd comme une chape de plomb. Maman se lève lentement et vient s’asseoir à côté de moi. Elle pose sa main sur la mienne, mais je sens qu’elle est déjà ailleurs, fatiguée par des années de compromis et de disputes entre ses filles.

« Tu sais, Élodie… Peut-être qu’elle a raison. Je ne veux pas être un poids pour toi… »

Je me tourne vers elle, blessée : « Un poids ? Tu es tout ce qui me reste ! »

Les jours suivants sont un enchaînement de rendez-vous chez le notaire, d’appels téléphoniques tendus et de nuits blanches à ressasser chaque mot échangé. Camille ne lâche rien. Elle veut cet appartement, coûte que coûte. Elle parle d’égalité entre sœurs, mais je sais qu’elle pense surtout à son portefeuille.

Un soir, alors que je rentre du travail – je suis auxiliaire de vie dans une maison de retraite – je trouve maman assise dans la cuisine, une lettre à la main. Elle pleure en silence.

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

Elle me tend la lettre : c’est une convocation au tribunal. Camille a lancé une procédure pour forcer la vente du bien familial.

Je m’effondre sur une chaise. Comment en sommes-nous arrivées là ?

Les semaines passent. Les voisins commencent à parler. Certains me soutiennent – « Ta sœur exagère ! » –, d’autres murmurent que les histoires d’héritage finissent toujours mal.

Un dimanche matin, alors que je prépare le café, Camille débarque sans prévenir. Elle est accompagnée de son compagnon, François – un homme froid, calculateur, qui ne m’a jamais adressé un sourire sincère.

« On va faire vite », annonce-t-elle en posant son sac sur la table. « J’ai trouvé un acheteur potentiel. Il viendra visiter l’appartement demain. »

Je sens la rage monter : « Tu n’as pas le droit ! Maman est encore vivante ! »

François hausse les épaules : « C’est la loi, Élodie. Vous êtes deux héritières. »

Maman éclate en sanglots. Je me précipite vers elle, la serre dans mes bras.

« Sors d’ici », je murmure à Camille. « Sors tout de suite ! »

Elles partent sans un mot de plus.

Le lendemain, je refuse d’ouvrir la porte à l’acheteur. Je me barricade avec maman dans le salon. Je sens que je perds pied, que tout m’échappe.

Les semaines suivantes sont un enfer : lettres recommandées, menaces voilées, avocats… Je découvre une facette de ma sœur que je ne connaissais pas : froideur, détermination sans faille, absence totale d’empathie.

Un soir d’avril, alors que je rentre tard du travail, je trouve maman allongée sur le sol du salon. Elle a fait un malaise. L’hôpital confirme : trop de stress, trop d’angoisse.

À son chevet, je lui promets de ne jamais l’abandonner.

Mais comment tenir cette promesse si Camille gagne ?

Le procès approche. Je dors mal, je mange à peine. Je me sens seule contre tous.

Le jour J arrive. Au tribunal, Camille évite mon regard. Son avocat plaide l’égalité des droits entre héritières ; le mien tente d’expliquer l’attachement sentimental au lieu.

Le juge tranche : l’appartement doit être vendu et le produit partagé.

Je m’effondre en larmes à la sortie du tribunal.

Quelques semaines plus tard, nous faisons nos cartons. Maman regarde chaque objet comme si elle disait adieu à sa vie entière.

Camille ne vient pas nous aider.

Le jour du déménagement, les voisins descendent nous dire au revoir. Certains pleurent avec nous.

Dans notre nouveau petit appartement en périphérie de Lyon, maman s’éteint peu à peu.

Je repense à tout ce qui s’est passé et je me demande : comment peut-on sacrifier sa famille pour quelques billets de plus ? Est-ce vraiment ça, la France d’aujourd’hui ?