Sous le même toit : Le poids de l’amour filial

— Claire, tu peux venir m’aider ? J’ai encore renversé mon verre d’eau…

La voix de ma mère traverse le couloir, tremblante, presque suppliante. Je pose mon ordinateur sur la table basse, le cœur serré. Il est 10h du matin, je n’ai pas encore bu mon café en entier, et déjà la journée me semble interminable. Depuis trois semaines, maman vit chez moi. Trois semaines qui ressemblent à trois années.

Je m’appelle Claire, j’ai 42 ans, et je croyais être prête à accueillir ma mère sous mon toit. Après la chute qu’elle a faite dans son appartement de Villeurbanne, il n’était plus question de la laisser seule. Les médecins ont parlé de perte d’autonomie, de risques accrus. Mon frère Julien a tout de suite dit : « Tu sais bien que je ne peux pas, avec les enfants et le boulot… » Alors c’est tombé sur moi. Comme d’habitude.

Je traverse le salon, j’essuie l’eau sur le carrelage. Maman me regarde avec ses yeux fatigués, un mélange de gratitude et d’humiliation. Elle n’a jamais aimé dépendre des autres. Moi non plus, d’ailleurs.

— Merci, ma chérie. Je suis désolée…

Je souris, mais à l’intérieur je bouillonne. Désolée ? Elle l’est sûrement. Mais moi aussi j’aimerais qu’on soit désolés pour moi. J’ai mis ma vie entre parenthèses : mes soirées entre amis, mes week-ends à la campagne, même mon travail en pâtit. Je suis prof de français au collège du quartier ; mes élèves sentent bien que je suis ailleurs.

Le soir, quand tout est enfin calme, je m’effondre sur le canapé. Parfois je pleure en silence. Parfois je repense à mon enfance. Maman était une femme forte, autoritaire, qui ne montrait jamais ses faiblesses. Elle a élevé seule Julien et moi après le départ de papa. Je lui en ai voulu longtemps d’être si dure, si exigeante. Aujourd’hui, c’est elle qui a besoin de moi.

Un matin, alors que je prépare son petit-déjeuner, elle me demande :

— Tu te souviens quand tu avais dix ans et que tu t’es cassé le bras ?

Je hoche la tête.

— J’ai eu tellement peur ce jour-là… Mais je n’ai rien montré. Je voulais que tu sois forte.

Je sens une boule dans ma gorge. On ne s’est jamais dit ces choses-là avant. Je voudrais lui dire que moi aussi j’ai peur aujourd’hui. Peur de ne pas être à la hauteur, peur de m’oublier complètement.

Julien appelle parfois.

— Ça va ? Tu tiens le coup ?

Je réponds toujours oui. À quoi bon lui dire que je me sens seule ? Que j’en veux à tout le monde ? À lui, à maman, à moi-même ?

Un dimanche après-midi, alors que je tente de corriger des copies dans la cuisine, maman crie depuis sa chambre.

— Claire ! Viens vite !

Je cours, affolée. Elle est tombée en essayant d’atteindre la salle de bain. Je la relève tant bien que mal ; elle pèse lourd malgré sa maigreur. Elle pleure comme une enfant.

— Je ne veux pas être un fardeau…

Je m’assois à côté d’elle sur le lit.

— Tu n’es pas un fardeau, maman…

Mais au fond de moi, je me demande si ce n’est pas un peu vrai. Je culpabilise aussitôt d’avoir cette pensée.

Les jours passent et se ressemblent. Les aides à domicile viennent deux fois par semaine ; c’est trop peu. J’ai pensé à une maison de retraite, mais rien qu’à l’idée d’en parler à maman, je me sens monstrueuse.

Un soir d’orage, alors que la pluie tambourine contre les vitres et que maman dort enfin, je me confie à mon amie Sophie au téléphone.

— Tu sais Claire, tu as le droit d’être fatiguée. Ce n’est pas honteux de demander de l’aide ou même d’envisager une structure adaptée…

Mais comment expliquer à Sophie ce sentiment de trahison rien qu’à y penser ? En France, on parle beaucoup du « maintien à domicile », mais on oublie souvent les aidants familiaux comme moi.

Un matin où tout va de travers — maman a fait une crise d’angoisse parce qu’elle ne retrouvait plus ses lunettes — je craque.

— Julien ! Il faut qu’on parle !

Il débarque le lendemain avec un bouquet de fleurs pour maman et un air gêné pour moi.

— Je ne peux pas continuer comme ça toute seule…

Il baisse les yeux.

— Je sais… Mais tu sais comment sont les enfants…

Je lui en veux tellement de se cacher derrière ses obligations familiales alors que moi aussi j’ai une vie !

Après une longue discussion tendue ponctuée de silences lourds et de reproches à peine voilés, nous décidons d’organiser une réunion avec une assistante sociale. Peut-être qu’il existe des solutions auxquelles nous n’avons pas pensé.

La semaine suivante, l’assistante sociale nous explique les aides possibles : accueil de jour, répit pour les aidants, allocation personnalisée d’autonomie… Je découvre un monde dont j’ignorais tout.

Petit à petit, j’apprends à lâcher prise. À accepter que je ne peux pas tout porter seule. Maman commence l’accueil de jour deux fois par semaine ; ces journées sont des bouffées d’oxygène pour moi.

Un soir où nous regardons un vieux film ensemble sur France 3 — « Les Demoiselles de Rochefort », son préféré — elle me prend la main.

— Merci Claire… Je sais que ce n’est pas facile pour toi.

Je souris tristement.

— On fait ce qu’on peut…

Parfois je me demande : jusqu’où peut-on aller par amour pour ses parents ? Où est la limite entre dévouement et sacrifice ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?