Le Jour où Mamie a Regretté de Vouloir Rencontrer Ma Petite Amie
« Tu es sûr qu’elle va aimer le gratin dauphinois ? » La voix de Mamie Odette tremble à peine, mais je sens l’inquiétude derrière sa question. Je regarde Camille, assise à côté de moi dans la vieille Renault de mon enfance, les mains crispées sur son sac. Elle me lance un regard complice, mais je devine son malaise.
« Ne t’inquiète pas, Mamie. Camille adore la cuisine maison. »
En réalité, je n’en sais rien. On sort ensemble depuis trois mois à peine. Camille est végétarienne, et je n’ai pas osé le dire à Mamie. J’ai peur de ses réactions, de ses jugements. Chez nous, dans ce petit village du Limousin, on ne plaisante pas avec la tradition.
La maison sent la cire et la soupe aux poireaux. Mamie Odette nous attend sur le pas de la porte, tablier fleuri noué à la taille, sourire figé. Elle serre Camille dans ses bras avec une chaleur forcée.
« Alors, c’est toi qui fais battre le cœur de mon Julien ? »
Camille rougit, bafouille un « Enchantée, Madame », et je sens déjà l’électricité dans l’air.
Le repas commence dans une ambiance tendue. Mamie sert le gratin dauphinois fumant, puis une énorme pièce de bœuf saignante. Camille pâlit. Je tente un sourire d’excuse.
« Vous ne mangez pas de viande ? » demande Mamie d’un ton sec.
Camille secoue la tête : « Non, je suis végétarienne… »
Un silence tombe. Les couverts s’arrêtent. Mamie pose sa fourchette, me fixe :
« Et tu ne me l’as pas dit ? »
Je sens la colère monter en elle, mais aussi une tristesse sourde. Pour elle, refuser la viande, c’est refuser son histoire, ses souvenirs de guerre où chaque morceau comptait.
Camille tente de détendre l’atmosphère : « Mais votre gratin est délicieux ! »
Mamie ne sourit pas. Elle se lève brusquement : « Je vais chercher autre chose. »
Dans la cuisine, j’entends des bribes de conversation entre Mamie et ma mère :
« Tu te rends compte ? Il ramène une Parisienne qui ne mange même pas comme nous ! »
Ma mère tente d’apaiser : « Laisse-le vivre sa vie… »
Je me sens coupable. J’ai honte d’avoir caché la vérité à Mamie, honte aussi de ma famille qui juge si vite.
Après le repas, Mamie propose une promenade dans le jardin. Elle marche devant nous, raide comme un piquet. Camille serre ma main.
« Je crois qu’elle ne m’aime pas beaucoup… » murmure-t-elle.
Je voudrais lui dire que ce n’est pas vrai, que Mamie a juste du mal avec le changement. Mais je n’en suis plus si sûr.
Soudain, Mamie s’arrête devant le vieux cerisier :
« Tu sais, Julien, ton grand-père aussi était différent. Il venait d’Alsace. On l’a mal accepté au début… Mais il a su trouver sa place. »
Elle se tourne vers Camille : « Peut-être que je suis trop vieille pour comprendre tout ça… Mais ici, on ne change pas facilement. »
Camille lui répond doucement : « Je ne veux pas changer votre monde, Madame Odette. Je veux juste qu’on se découvre. »
Mamie baisse les yeux. Un silence lourd s’installe.
Le soir venu, alors que nous repartons vers Limoges, Camille me confie :
« Je comprends ta famille… Mais je ne veux pas avoir à me justifier d’être qui je suis chaque fois qu’on vient ici. »
Je n’ai pas de réponse. Je sens que quelque chose s’est brisé ce jour-là — entre moi et Mamie, entre Camille et mon passé.
Les semaines passent. Mamie m’appelle moins souvent. Ma mère me dit qu’elle est déçue, qu’elle ne comprend pas pourquoi je m’éloigne.
Un dimanche matin, je reçois une lettre manuscrite de Mamie :
« Mon petit Julien,
Je t’ai peut-être jugé trop vite. J’ai eu peur que tu oublies d’où tu viens. Mais je vois bien que tu es heureux avec Camille. J’aimerais lui parler à nouveau… Peut-être autour d’un gratin sans viande cette fois ?
Ta Mamie qui t’aime. »
Je relis la lettre plusieurs fois. Les larmes me montent aux yeux.
Pourquoi est-ce si difficile d’accepter la différence ? Pourquoi les traditions deviennent-elles parfois des prisons ? Est-ce à moi de choisir entre mon amour et ma famille ? Qu’en pensez-vous ?