Frère, pourquoi ce silence ?
« Tu crois que t’es meilleur que moi, c’est ça ? » La voix d’Étienne claque dans le salon, sèche, tranchante. Je serre les clés de la Clio neuve dans ma main, sans oser répondre. Maman détourne les yeux, papa soupire. Le silence s’installe, lourd comme un orage d’été. Depuis ce samedi de juin où mes parents m’ont offert cette voiture pour mes vingt ans, rien n’est plus pareil. Étienne, mon frère aîné de deux ans, ne me parle plus. Il traverse la maison comme une ombre, évite mon regard, claque les portes. Moi qui croyais qu’on était inséparables…
Avant, on partageait tout : les matchs de foot au stade municipal de Tours, les soirées à refaire le monde sur le balcon, les secrets d’ados. On se chamaillait, bien sûr, mais jamais longtemps. Je me souviens encore de la nuit où il est venu me chercher à la gare sous la pluie parce que j’avais raté le dernier bus. « Entre frères, on se laisse pas tomber », il avait dit en souriant. Mais aujourd’hui, même un bonjour semble de trop.
Je revois la scène du cadeau : le ruban rouge sur le capot, les rires de mes parents, leurs félicitations. Étienne était resté en retrait, les bras croisés. Il n’a pas applaudi. Il n’a pas souri. Plus tard, j’ai entendu ses pas lourds dans l’escalier et la porte de sa chambre claquer. Depuis ce jour-là, il m’ignore. À table, il parle à tout le monde sauf à moi. Il sort sans prévenir. Parfois, je l’entends pleurer derrière la porte de la salle de bain.
J’ai essayé d’en parler à maman :
— Tu sais pourquoi Étienne m’en veut ?
Elle a haussé les épaules :
— Il est juste un peu jaloux… Ça va passer.
Mais ça ne passe pas. Les jours s’étirent dans une ambiance glaciale. Papa fait semblant de ne rien voir, mais je sens bien qu’il est mal à l’aise. Les repas sont devenus des épreuves : chacun mange en silence ou parle du temps qu’il fait. Je me sens coupable d’avoir accepté ce cadeau.
Un soir, je prends mon courage à deux mains et frappe à la porte d’Étienne.
— On peut parler ?
Pas de réponse. J’entre quand même. Il est assis sur son lit, casque sur les oreilles.
— Étienne…
Il retire son casque brusquement :
— Quoi ? T’as encore besoin de quelque chose ?
— Non… Je voulais juste comprendre…
Il me coupe :
— T’as tout eu sans rien demander ! Moi j’ai dû bosser deux étés pour m’acheter mon vieux scooter pourri ! Et toi, t’as la voiture toute neuve… Bravo !
Je reste sans voix. Je n’avais jamais pensé à ça. Pour moi, c’était juste un cadeau d’anniversaire…
— Je suis désolé… Je voulais pas que tu te sentes lésé…
Il détourne la tête :
— Laisse tomber.
Les semaines passent. Je tente des petits gestes : je lui propose de l’emmener en voiture à ses entraînements de basket, il refuse. Je lui laisse des messages sur son portable, il ne répond pas. Parfois, je surprends son regard triste posé sur moi quand il croit que je ne le vois pas.
Un dimanche matin, alors que je pars faire des courses avec maman, on croise Étienne sur le parking du supermarché. Il est avec ses potes, ils rigolent fort autour de sa vieille mobylette qui tousse à chaque démarrage. L’un d’eux lance :
— Eh Étienne ! Tu veux pas demander à ton frère de te prêter sa caisse ?
Tout le monde éclate de rire sauf lui. Il me lance un regard noir et s’éloigne.
Le soir même, j’entends mes parents se disputer dans la cuisine.
— On aurait dû attendre pour la voiture… dit papa.
— Mais c’était son anniversaire ! répond maman.
— Oui mais tu vois bien qu’Étienne le vit mal…
Je monte dans ma chambre, le cœur serré. J’ai l’impression d’être responsable de tout ce gâchis.
Quelques jours plus tard, alors que je rentre du lycée, je trouve Étienne assis sur le trottoir devant la maison, la tête entre les mains. Je m’approche doucement.
— Ça va ?
Il relève la tête, les yeux rouges.
— J’en ai marre… J’ai l’impression d’être invisible ici.
Je m’assois à côté de lui.
— Tu sais… La voiture, je peux te la prêter quand tu veux. Ou même… On peut faire un road trip ensemble cet été ? Comme avant ?
Il hésite puis soupire :
— J’sais pas… J’ai juste l’impression que tout m’échappe depuis quelque temps.
Je pose ma main sur son épaule.
— On est frères, non ? On peut pas laisser une bagnole nous séparer…
Il esquisse un sourire timide.
Ce soir-là, on parle longtemps. Il me raconte ses frustrations : l’impression d’être toujours celui qu’on oublie, celui qui doit se débrouiller seul. Je comprends enfin sa douleur. Ce n’est pas seulement la voiture ; c’est tout ce qu’elle représente : l’injustice ressentie, la peur d’être moins aimé.
Petit à petit, on réapprend à se parler. Ce n’est pas facile ; il y a des rechutes, des silences encore. Mais on essaie. Un soir d’août, on part tous les deux faire un tour en voiture jusqu’à Amboise pour voir le coucher du soleil sur la Loire. On rit comme avant ; on se retrouve enfin.
Aujourd’hui encore, il reste des cicatrices. Mais j’ai compris que rien n’est jamais acquis entre frères ; il faut parler, écouter, pardonner.
Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé par la jalousie ? Ou certaines blessures restent-elles ouvertes pour toujours ?