Entre Deux Chaises : Le Prix du Bonheur
« Non, on n’achètera pas ce canapé. Et encore moins cette table ! » Ma voix tremblait, mais je voulais qu’il comprenne. Paul, mon mari, me regardait, les bras croisés, le visage fermé. Il venait de passer une heure à comparer les prix sur Internet, à calculer combien il nous resterait chaque mois si on s’offrait enfin ce salon dont il rêvait. Mais je savais déjà ce que maman allait dire.
Comme si elle avait deviné mes pensées, elle surgit dans l’encadrement de la porte, un torchon à la main : « Mais enfin Camille, pourquoi vous voulez vous ruiner pour des meubles ? Vous êtes jeunes ! Profitez de la vie au lieu de vous enfermer dans des crédits ! »
Paul soupira. « Ta mère a raison, tu sais… On pourrait attendre encore un peu. »
Je sentis la colère monter. Depuis notre mariage il y a deux ans, chaque décision importante semblait devoir passer par le filtre de l’avis maternel. Pourtant, j’aimais ma mère. Elle avait tout sacrifié pour moi après le départ de mon père. Mais aujourd’hui, j’avais l’impression d’étouffer sous son amour protecteur.
Je me suis assise sur le vieux canapé élimé, celui que maman nous avait donné quand on s’est installés ensemble dans ce petit deux-pièces à Nantes. Il grinçait à chaque mouvement, témoin silencieux de nos disputes et de nos réconciliations. « Tu ne comprends pas, Paul… J’ai envie qu’on ait enfin quelque chose à nous. Pas juste des restes ou des cadeaux. »
Il s’est approché doucement, posant sa main sur la mienne. « Je comprends, Camille. Mais si on s’endette maintenant, on ne pourra plus partir en week-end comme avant. On devra compter chaque centime. »
Maman a hoché la tête avec un sourire satisfait. « Voilà ! Écoutez-vous un peu ! La vie est courte, ma chérie… Tu as vu ce qui est arrivé à ton oncle Gérard ? Il a bossé toute sa vie pour payer sa maison et il n’a jamais voyagé ! »
Je savais que l’histoire de l’oncle Gérard était son argument préféré. Mais moi, je ne voulais pas finir comme lui non plus : seule dans une maison vide, à regretter tout ce que je n’avais pas osé faire.
Le lendemain matin, je me suis réveillée avec une boule au ventre. Paul dormait encore. Je suis descendue à la boulangerie du coin – la même depuis mon enfance – pour acheter des croissants. Sur le chemin du retour, j’ai croisé Claire, ma meilleure amie depuis le lycée.
« Tu as une tête d’enterrement ! » s’est-elle exclamée en riant.
Je lui ai tout raconté : les meubles, le crédit, maman… Elle m’a écoutée sans m’interrompre puis a soufflé : « Tu sais, il y a toujours une bonne raison d’attendre. Mais si tu attends trop longtemps, tu risques de ne jamais te lancer. »
Ses mots ont résonné en moi toute la journée. J’ai repensé à tous ces moments où j’avais laissé les autres décider pour moi : mes études de droit alors que je rêvais d’être photographe ; mon mariage précipité parce que maman disait que Paul était « un bon parti » ; notre appartement choisi parce qu’il était près de chez elle.
Le soir venu, j’ai pris mon courage à deux mains. J’ai attendu que Paul rentre du travail et je lui ai tendu une feuille sur laquelle j’avais noté tous nos projets : acheter des meubles, voyager, peut-être même déménager loin de Nantes un jour.
« Je veux qu’on décide ensemble », ai-je dit d’une voix ferme. « Pas avec l’avis de maman en arrière-plan. »
Paul m’a regardée longuement puis a souri : « D’accord. On fait une liste de priorités et on voit ce qui est possible sans se mettre la corde au cou. Mais c’est notre choix à nous. »
Le week-end suivant, nous sommes allés dans un magasin d’ameublement à Rezé. Maman a appelé trois fois pendant notre visite – je n’ai pas répondu. Nous avons choisi un canapé simple mais confortable et une petite table en bois clair. Rien d’extravagant, mais c’était notre première vraie décision commune.
Quand les meubles sont arrivés, maman est passée voir le résultat. Elle a fait la moue devant la facture posée sur la table mais n’a rien dit. Plus tard, alors que je rangeais les coussins, elle m’a prise dans ses bras : « Je voulais juste que tu sois heureuse… »
J’ai compris alors que son inquiétude venait de sa propre peur : celle de me voir souffrir comme elle avait souffert autrefois.
Les semaines ont passé et peu à peu, notre appartement a pris une nouvelle allure. Paul et moi avons recommencé à rêver ensemble : un voyage en Corse l’été prochain, peut-être un bébé dans quelques années…
Mais parfois, le doute revient : ai-je eu raison de m’opposer à ma mère ? Est-ce égoïste de vouloir construire sa vie sans toujours écouter ceux qui nous aiment ?
Et vous, jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour défendre vos choix face à votre famille ?