Tout donner, ou s’oublier : le prix du partage en famille
— Maman, tu peux me prêter ton carnet ? J’ai perdu le mien…
La voix de Juliette, ma fille de douze ans, résonne dans le couloir alors que je viens à peine de poser mon sac. Je ferme les yeux une seconde, inspirant profondément. Mon carnet… c’est le seul endroit où j’écris mes pensées, mes rêves, mes colères. Mais comment refuser à Juliette ?
— Je préférerais que tu en prennes un autre, ma chérie. Celui-ci est important pour moi.
Déjà, je sens la déception dans ses yeux. Je la connais par cœur, cette moue silencieuse qui me transperce de culpabilité. Derrière elle, Paul, mon mari, surgit avec son éternelle question :
— Claire, tu as vu mon chargeur ? Je crois que tu l’as pris dans ta chambre.
Je soupire. Oui, j’ai pris le chargeur. Parce que le mien a disparu il y a trois jours et que personne ne l’a cherché pour moi. Mais si je le dis, on me reprochera d’être égoïste ou de faire des histoires pour rien.
— Il est sur ma table de nuit, réponds-je d’une voix lasse.
Paul hausse les épaules et file le récupérer sans un mot de remerciement. Je reste seule dans l’entrée, mon sac encore à la main, et je sens la colère monter. Pourquoi dois-je toujours tout partager ? Mes affaires, mon temps, mon énergie… Même mes émotions semblent appartenir aux autres.
Le soir venu, alors que je tente de lire quelques pages dans le salon, Lucie, ma cadette de huit ans, s’approche en traînant sa couverture.
— Maman, tu peux dormir avec moi ce soir ? J’ai peur toute seule…
Je regarde l’horloge : il est 22h30. J’ai travaillé toute la journée, préparé le dîner, aidé aux devoirs. J’attendais ce moment de calme comme une bouffée d’air. Mais comment refuser ?
— D’accord, Lucie… Je monte dans cinq minutes.
Je referme mon livre sans même avoir retenu la dernière phrase lue. Encore une fois, je m’efface. Encore une fois, je cède.
Dans la chambre de Lucie, allongée à côté d’elle dans son petit lit trop étroit pour deux, je fixe le plafond. Je repense à ma mère qui me disait toujours : « Une bonne mère donne tout à sa famille. » Mais à force de tout donner, que me reste-t-il ?
Le lendemain matin, alors que je prépare le petit-déjeuner, Paul entre dans la cuisine avec un air contrarié.
— Claire, tu as encore utilisé mon mug préféré ?
Je me fige. Son mug… Celui qu’il laisse traîner partout et que je lave systématiquement parce qu’il oublie de le faire. Je sens la colère gronder.
— Tu sais quoi ? Je n’ai plus rien qui soit vraiment à moi ici !
Paul me regarde, surpris par la violence de ma voix. Les enfants se taisent brusquement. Un silence lourd s’installe.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? demande-t-il enfin.
Les mots sortent tout seuls :
— J’en ai assez qu’on me demande toujours tout ! Mon carnet, mon temps, mes affaires… J’ai besoin d’avoir quelque chose à moi !
Juliette baisse les yeux. Lucie serre sa couverture contre elle. Paul soupire.
— On ne voulait pas te blesser…
Je sens les larmes monter. Je quitte la pièce en claquant la porte et m’enferme dans la salle de bain. Je m’assois sur le carrelage froid et laisse couler les larmes que je retiens depuis des semaines.
Plus tard dans la journée, ma sœur Marie m’appelle.
— Tu as l’air épuisée… Qu’est-ce qui se passe ?
Je lui raconte tout : la sensation d’être envahie, de ne plus exister qu’à travers les besoins des autres.
— Tu dois apprendre à dire non sans culpabiliser, Claire. Sinon tu vas t’oublier complètement.
Mais comment dire non à ceux qu’on aime ? Comment poser des limites sans passer pour une mauvaise mère ou une épouse distante ?
Le week-end arrive. Paul propose une sortie au parc. Je décline :
— J’ai besoin d’un moment seule.
Il me regarde avec étonnement mais n’insiste pas. Je prends mon carnet — celui que j’ai refusé de prêter — et je pars m’installer au café du coin. Pour la première fois depuis longtemps, je respire vraiment.
J’observe les gens autour de moi : des femmes seules qui lisent, des couples qui discutent doucement. Je me demande si elles aussi ont du mal à préserver leur espace intime.
En rentrant à la maison, Juliette m’attend sur le pas de la porte.
— Maman… Je suis désolée pour l’autre jour. Je comprends que tu aies besoin de garder des choses pour toi.
Je la serre dans mes bras. Peut-être que tout n’est pas perdu. Peut-être que poser des limites n’est pas un acte d’égoïsme mais d’amour envers soi-même.
Le soir venu, alors que tout le monde dort enfin, j’écris ces lignes dans mon carnet retrouvé :
« Est-ce qu’on peut aimer sa famille sans s’oublier soi-même ? Où commence l’égoïsme et où finit le don de soi ? »
Et vous… avez-vous déjà eu peur de dire non à ceux que vous aimez ?