Entre Deux Mondes : L’Amour à l’Épreuve du Réel

« Tu ne vas quand même pas épouser un inconnu, Camille ! » La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la poignée de ma valise, le cœur battant. Autour de moi, tout semble s’effondrer : les assiettes empilées, les rideaux qui dansent sous le vent de juin, et surtout, les regards lourds de reproches de mes parents.

Je m’appelle Camille, j’ai 28 ans, et je vis à Lyon. Depuis deux ans, chaque soir, je partage mes secrets, mes rêves et mes peurs avec Julien. Nous nous sommes rencontrés sur un forum littéraire ; il écrivait des poèmes qui me bouleversaient. Peu à peu, nos messages sont devenus des appels, puis des vidéos. Mais jamais nous ne nous sommes touchés. Jamais je n’ai senti sa main dans la mienne. Pourtant, je suis tombée amoureuse. Amoureuse d’une voix, d’un rire, d’une âme.

« Camille, tu te rends compte ? Tu ne sais même pas s’il existe vraiment ! » Mon père a hurlé ça un soir où j’ai annoncé que j’allais me marier avec Julien. Il a claqué la porte du salon si fort que le miroir s’est fissuré. Ma sœur Lucie m’a prise à part : « Tu fais une bêtise. Tu vas te réveiller trop tard. » Mais moi, j’y croyais. Je croyais que l’amour pouvait tout.

Le jour du mariage est arrivé. J’ai pris le train pour Paris, la gorge nouée d’angoisse et d’excitation. Julien m’attendait devant la mairie du 14e arrondissement. Il portait un costume bleu nuit, un peu trop grand pour lui. Quand nos regards se sont croisés pour la première fois, j’ai senti une étrange distance. Comme si l’homme devant moi n’était pas tout à fait celui que j’avais aimé derrière l’écran.

Nous avons échangé quelques mots maladroits :
— Salut…
— Salut Camille… tu es encore plus belle en vrai.

Mais son sourire était crispé. Mes mains tremblaient. La cérémonie a commencé ; nos familles étaient absentes, sauf sa cousine Claire et mon amie Sophie. J’ai dit « oui » d’une voix blanche, le cœur au bord des lèvres.

La nuit de noces a été un désastre silencieux. Nous étions deux étrangers dans une chambre d’hôtel impersonnelle. Julien évitait mon regard ; il semblait chercher ses mots, comme s’il voulait me dire quelque chose sans y parvenir. J’ai pleuré dans la salle de bain, étouffant mes sanglots pour ne pas qu’il entende.

Les jours suivants ont été pires encore. Julien s’absentait souvent sous prétexte de travail. Je restais seule dans notre petit appartement du 18e arrondissement, à regarder la pluie tomber sur les toits de Paris. J’ai découvert qu’il avait menti sur beaucoup de choses : il n’était pas écrivain mais livreur Uber Eats ; il vivait encore chez sa mère ; il avait caché une ancienne relation compliquée.

Un soir, j’ai craqué :
— Pourquoi tu m’as menti ? Pourquoi tu m’as fait croire à une vie qui n’existe pas ?
Il a baissé les yeux :
— Je voulais juste être quelqu’un d’autre… quelqu’un que tu pourrais aimer.

J’ai compris alors que nous étions tous les deux prisonniers d’un rêve impossible. J’ai appelé ma mère en larmes :
— Maman… tu avais raison.
Elle a soupiré au téléphone :
— Reviens à la maison, ma chérie.

Je suis rentrée à Lyon quelques jours plus tard. Mes parents m’ont accueillie sans un mot de reproche, mais je sentais leur tristesse mêlée à leur soulagement. Lucie m’a serrée fort contre elle :
— On fait tous des erreurs…

Aujourd’hui, je regarde mon reflet dans la vitre du tramway et je me demande : comment ai-je pu croire qu’on pouvait aimer sans jamais se toucher ? Est-ce que l’amour virtuel est une illusion ou simplement une autre forme de solitude ?

Et vous… croyez-vous qu’on puisse vraiment aimer entre deux mondes ?