Mon mari avait une double vie… avec lui-même
« Tu rentres encore tard ce soir ? » Ma voix tremble à peine, mais je sais qu’il l’entend. Antoine ne lève même pas les yeux de son téléphone. « J’ai une réunion, Claire. Ne m’attends pas. » Et la porte claque.
Je reste seule dans la cuisine, le plat réchauffé refroidissant à nouveau. Depuis des mois, Antoine s’éloigne. Il y a eu les premiers signes : les dîners annulés, les regards fuyants, les sourires absents. J’ai cru à une autre femme. Je me suis surprise à fouiller ses poches, à vérifier ses messages, à sentir son parfum sur ses chemises. Rien. Juste ce vide grandissant entre nous.
Un soir de novembre, la pluie battait contre les vitres de notre appartement du 14ème arrondissement. J’ai décidé de le suivre. Je me suis sentie ridicule, cachée sous mon parapluie, à observer mon propre mari comme une étrangère. Il a pris le métro à Denfert-Rochereau, direction Bastille. Je m’attendais à le voir retrouver une inconnue, mais il est entré seul dans un vieux théâtre de quartier.
Je suis restée dehors, transie, le cœur battant. Après deux heures, il est ressorti, l’air apaisé, presque heureux. Il n’a pas vu que je le suivais jusqu’à un petit café où il a commandé un verre de vin et sorti un carnet noir. Il a écrit longtemps, sans lever la tête.
Cette scène s’est répétée plusieurs fois. Toujours seul. Toujours ce carnet. Un soir, n’y tenant plus, j’ai poussé la porte du café et me suis assise en face de lui. Il a sursauté, surpris comme un enfant pris en faute.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Je pourrais te poser la même question.
Il a fermé son carnet d’un geste brusque.
— Tu me suis ?
— Oui. Parce que tu n’es plus là. Parce que tu disparais chaque soir et que je ne sais plus qui tu es.
Il a soupiré longuement, puis son visage s’est défait.
— Je ne te trompe pas, Claire… Je me trompe moi-même.
J’ai éclaté de rire nerveusement.
— C’est quoi cette excuse ?
— Je ne vis plus ma vie. Je survis dans notre routine, dans ce boulot qui m’étouffe… Ici, j’écris. J’essaie de retrouver qui je suis.
Je suis restée muette. J’aurais préféré une maîtresse. J’aurais préféré une trahison classique, quelque chose contre quoi me battre. Mais là… Comment lutter contre ce vide ?
Les semaines suivantes ont été un supplice silencieux. Nous vivions côte à côte comme deux colocataires polis. Nos enfants, Camille et Louis, sentaient la tension mais n’osaient rien dire. Ma belle-mère, Odile, m’a prise à part un dimanche :
— Claire, tu dois parler à Antoine. Ton père faisait pareil… Il fuyait dans ses livres quand il ne savait plus aimer.
Mais comment parler quand chaque mot semble creuser davantage l’abîme ?
Un soir d’hiver, alors que Paris s’endormait sous la neige, j’ai trouvé le carnet d’Antoine posé sur la table du salon. J’ai hésité… puis j’ai lu. Des pages entières sur sa peur de vieillir, sur ses rêves d’enfant oubliés, sur notre amour qui s’effrite sans bruit. Il écrivait : « Je voudrais crier à Claire que je l’aime encore mais je ne sais plus comment. »
J’ai pleuré toute la nuit.
Le lendemain matin, je l’ai attendu dans la cuisine.
— Antoine… On ne peut pas continuer comme ça.
— Je sais.
— Tu veux partir ?
Il a secoué la tête :
— Non… Mais j’ai besoin de changer. De changer quelque chose en moi.
Nous avons décidé d’aller voir un conseiller conjugal. Les premières séances ont été douloureuses ; chacun déballait ses rancœurs accumulées depuis des années : les sacrifices pour les enfants, les rêves abandonnés pour l’autre, les silences qui tuent plus sûrement que les cris.
Un jour, le thérapeute nous a demandé :
— Quand avez-vous ri ensemble pour la dernière fois ?
Un silence gênant a envahi la pièce. Je n’arrivais même plus à m’en souvenir.
Petit à petit, nous avons réappris à nous parler sans nous juger. À nous écouter vraiment. Antoine a continué d’écrire ; moi j’ai repris la peinture que j’avais laissée tomber après la naissance de Camille.
Mais tout n’a pas été simple. Un soir, alors que je rentrais d’un vernissage avec une amie, j’ai trouvé Antoine assis dans le noir.
— Tu étais heureuse ce soir ?
— Oui… Et toi ?
Il a souri tristement :
— Je crois qu’on apprend enfin à être heureux séparément… Est-ce qu’on saura encore l’être ensemble ?
Cette question m’obsède depuis des semaines.
Aujourd’hui, notre couple tient par des fils fragiles mais sincères. Nous avons accepté que l’amour n’est pas toujours une évidence ; parfois il faut se perdre pour mieux se retrouver.
Mais dites-moi… Est-ce qu’on peut vraiment aimer quelqu’un sans jamais cesser de se chercher soi-même ? Est-ce que vous aussi vous avez déjà eu peur de vous perdre dans le miroir de l’autre ?