Quand ma fille a eu son bac, j’ai fui mon mari – Confession d’une femme française
— Maman, tu crois qu’il va venir ?
La voix de Camille tremble à peine, mais je sens la peur dans ses doigts qui s’accrochent aux miens. Sur le quai de la gare de Saint-Florent, l’aube perce à peine le brouillard. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression que tout le monde l’entend. Je serre ma valise contre moi, ce vieux Samsonite bleu qui contient toute ma vie : quelques vêtements, les photos de Camille bébé, et une lettre que je n’ai jamais osé lire.
Je regarde autour de moi. Personne. Pas de trace de Jean-Luc. Il ne sait pas que je pars. Ou plutôt, il ne veut pas le savoir. Depuis des années, il ne voit plus rien, perdu dans ses bouteilles de pastis et ses colères imprévisibles. La veille encore, il a hurlé parce que le dîner n’était pas prêt à temps. Camille s’est réfugiée dans sa chambre, moi dans la salle de bain, la porte verrouillée, les larmes silencieuses.
— On va où maintenant ?
Je n’ai pas de réponse. J’ai réservé une chambre à l’hôtel Ibis de Tours pour deux nuits, après… je verrai. J’ai quarante-trois ans, pas de diplôme, jamais travaillé ailleurs qu’à la ferme familiale et au marché du village. Mais ce matin, pour la première fois depuis longtemps, je respire.
Le train arrive dans un grondement métallique. Camille me regarde avec ses grands yeux verts, les mêmes que son père quand il était encore doux. Je lui souris faiblement.
— On va commencer une nouvelle vie, ma chérie.
Dans le wagon presque vide, Camille pose sa tête sur mon épaule. Je caresse ses cheveux blonds, emmêlés par la nuit blanche. Je repense à toutes ces années où j’ai cru que je n’avais pas le choix. Où j’ai accepté les humiliations : les insultes devant les voisins, les silences lourds à table, les regards fuyants des commerçants du village.
Je me revois devant la mairie lors du mariage, en robe crème, pleine d’espoir. Jean-Luc était déjà un peu trop porté sur le vin rouge, mais il avait promis d’arrêter « pour la famille ». Ma mère m’avait serrée dans ses bras : « Tu verras, ma fille, il faut savoir pardonner aux hommes. »
Mais comment pardonner quand chaque soir devient une épreuve ? Quand on apprend à reconnaître le bruit des clés dans la serrure et à deviner l’humeur du jour ? Quand on se tait pour éviter que la colère ne déborde sur l’enfant ?
À Tours, tout est gris et froid. L’hôtel sent le désinfectant et la solitude. Camille s’endort vite sur le lit étroit. Moi, je reste assise dans la salle de bain carrelée, à fixer mon visage dans le miroir. J’ai des cernes violets et des rides nouvelles. Je me demande si quelqu’un pourrait encore m’aimer un jour.
Le lendemain matin, je reçois un appel de ma sœur, Sophie.
— Tu es où ? Jean-Luc est fou furieux ! Il a appelé tout le monde !
Je sens la panique monter.
— Je ne peux plus revenir, Sophie. Je ne veux plus.
Elle soupire.
— Tu sais bien comment ça va parler au village…
Oui, je sais. Les commérages sont pires que les coups parfois. On dira que je suis une mauvaise mère, une égoïste qui abandonne son mari malade. On dira que j’ai « sûrement quelqu’un d’autre ». Mais personne ne saura jamais combien de nuits j’ai pleuré en silence pour protéger Camille.
Je passe la journée à chercher un appartement sur Le Bon Coin. Les loyers sont hors de prix pour une femme sans emploi fixe. Je tente ma chance auprès d’une association d’aide aux femmes victimes de violences conjugales. Une bénévole me répond avec douceur :
— Vous avez fait le plus dur en partant. Maintenant il faut tenir bon.
Mais comment tenir bon quand on se sent si seule ?
Camille commence à s’inquiéter pour son bac :
— Et si je dois changer de lycée ? Et papa… il va faire quoi sans nous ?
Je n’ai pas de réponses rassurantes. Je voudrais lui promettre que tout ira bien, mais je n’en suis pas sûre moi-même.
Les jours passent entre démarches administratives et angoisse du lendemain. Je découvre la CAF, Pôle Emploi, les files d’attente interminables et les regards compatissants ou méfiants des assistantes sociales.
Un soir, alors que Camille dort déjà, mon téléphone vibre : c’est Jean-Luc.
— Tu crois quoi ? Que tu vas t’en sortir sans moi ? Reviens tout de suite ou je te fais regretter d’être partie !
Je raccroche en tremblant. Je bloque son numéro. Pour la première fois depuis longtemps, je ressens plus de colère que de peur.
Quelques semaines plus tard, grâce à l’association, on nous propose un petit appartement HLM à Joué-lès-Tours. Deux pièces minuscules mais propres, avec vue sur un square où jouent des enfants bruyants. Camille s’inscrit au lycée local ; elle pleure souvent mais elle se fait une amie, Inès.
Je trouve un emploi d’aide-ménagère chez une vieille dame du quartier. Elle s’appelle Madame Lefèvre et me parle comme à une amie :
— Vous savez, moi aussi j’ai fui un homme violent autrefois…
Son histoire me donne du courage.
Un dimanche matin, alors que je prépare un gâteau au yaourt pour Camille et Inès, je reçois une lettre de ma mère :
« Ma fille,
Je ne comprends pas ton choix mais tu restes ma fille. Si tu as besoin d’aide… »
Je pleure longtemps en lisant ces mots simples.
Peu à peu, la vie reprend forme. Je découvre la solidarité discrète des femmes du quartier : Fatima qui m’apporte des crêpes pendant le Ramadan ; Claire qui me propose des vêtements pour Camille ; même le boulanger me sourit désormais sans juger.
Mais certains jours restent difficiles. Les souvenirs reviennent la nuit : les cris, les portes qui claquent, la peur au creux du ventre. Parfois je doute : ai-je eu raison d’arracher Camille à son père ? De briser notre famille ?
Un soir d’été, assise sur le balcon avec Camille qui révise ses cours d’histoire-géo à côté de moi, je regarde le ciel rose au-dessus des toits.
— Tu regrettes ? me demande-t-elle doucement.
Je prends sa main dans la mienne.
— Non… J’ai peur encore parfois. Mais je crois qu’on a enfin une chance d’être heureuses.
Et vous… Pensez-vous qu’on peut vraiment recommencer sa vie après quarante ans ? Est-ce qu’on a le droit de choisir sa liberté quand tout le monde vous juge ?