Le Silence de la Mère : Entre la Peur du Divorce et le Secret du Diagnostic
— Tu ne vas pas me dire ce que tu as encore ?! s’énerve François en claquant la porte de la chambre. Je sursaute, le papier froissé dans ma main tremble. C’est le compte-rendu du pédopsychiatre : « Troubles du spectre autistique – niveau 2 ». Mon fils Julien, six ans, n’est pas « simplement différent » comme je l’ai répété à tout le monde. Il est autiste. Et je suis la seule à le savoir.
Je me lève, les jambes molles, et j’entends Julien qui chantonne dans sa chambre, alignant ses petites voitures sur le tapis. Je voudrais le rejoindre, m’asseoir près de lui, lui dire que tout ira bien. Mais j’ai peur. Peur de ce que François dira si je lui annonce la vérité. Peur qu’il me reproche d’avoir « mal fait », peur qu’il parte, qu’il nous laisse seuls. Depuis des mois, notre couple vacille. Les disputes sont devenues notre quotidien : pour un verre cassé, un retard à l’école, un mot de trop. Mais ce secret… ce secret est un poison.
Je repense à la réunion avec la maîtresse, Madame Lefèvre. « Il ne regarde pas dans les yeux, il ne participe pas en classe… » J’avais baissé les yeux, honteuse. J’ai menti à François ce soir-là : « Tout va bien à l’école ». Mais tout va mal. Julien souffre, isolé des autres enfants qui se moquent de lui. Je l’ai vu pleurer en silence, caché derrière la porte de sa chambre.
Ce soir-là, alors que François regarde le journal télévisé dans le salon, je m’approche de Julien. Il me tend une voiture rouge :
— Maman, regarde ! Elle va vite !
Je souris faiblement et caresse ses cheveux blonds. Il ne comprend pas pourquoi je pleure.
La nuit venue, je me tourne et me retourne dans notre lit conjugal. François dort déjà, le dos tourné. Je voudrais lui parler, mais les mots restent coincés dans ma gorge. Je me souviens de sa réaction quand j’ai évoqué une première fois les difficultés de Julien :
— Tu exagères, il est juste un peu lent ! Arrête de t’inquiéter pour rien.
Depuis, je n’ai plus rien dit.
Les jours passent et mon silence s’épaissit. À l’école, les autres mamans chuchotent quand elles me voient arriver. « La petite famille parfaite », ironisent-elles parfois. Si elles savaient…
Un soir d’orage, alors que la pluie martèle les vitres, François rentre plus tôt que prévu. Il trouve Julien en crise, hurlant parce qu’il a perdu sa voiture préférée. Je tente de calmer mon fils, mais François s’énerve :
— Mais qu’est-ce qu’il a encore ?! Pourquoi il ne peut pas être comme les autres ?
Je sens la colère monter en moi. Je voudrais lui crier la vérité, mais j’ai peur qu’il parte sur-le-champ.
Le lendemain matin, je reçois un appel de Madame Lefèvre :
— Madame Martin, il faudrait vraiment envisager un accompagnement spécialisé pour Julien…
Je promets d’y réfléchir. Mais comment faire sans le soutien de François ?
Le soir venu, alors que Julien dort enfin, je m’assieds face à mon mari dans la cuisine. Le silence est lourd.
— François… il faut que je te parle.
Il lève les yeux vers moi, fatigué.
— Quoi encore ?
Je prends une grande inspiration et tends le papier froissé vers lui.
— C’est quoi ça ?
Sa voix tremble déjà d’agacement.
— C’est… c’est le diagnostic de Julien. Il est autiste.
Un silence glacial s’installe. François lit le papier sans un mot. Puis il se lève brusquement.
— Tu le savais depuis quand ?
Je baisse la tête.
— Depuis deux mois.
Il explose :
— Deux mois ?! Et tu ne m’as rien dit ?! Tu me caches ça ?! Tu veux quoi ? Que je parte ?
Je fonds en larmes.
— Non… Je voulais te protéger… protéger Julien… Je ne savais pas comment te le dire…
Il secoue la tête et quitte la pièce sans un mot.
Cette nuit-là, je dors à peine. J’entends François ranger ses affaires dans le salon. Au petit matin, il est parti travailler sans un regard pour moi ni pour Julien.
Les jours suivants sont un enfer silencieux. François ne parle plus que par monosyllabes. Il évite Julien et moi comme si nous étions contagieux. Je me sens coupable d’avoir gardé le secret mais aussi terriblement seule face à cette épreuve.
Un samedi matin, alors que j’emmène Julien au parc, une autre maman s’approche de moi :
— Tu sais… mon fils aussi a été diagnostiqué autiste l’an dernier. Si tu veux en parler…
Pour la première fois depuis des semaines, je sens une lueur d’espoir. Peut-être ne suis-je pas seule ? Peut-être que d’autres familles vivent ce que nous vivons ?
Le soir même, j’ose aborder François à nouveau :
— On doit affronter ça ensemble. Pour Julien. Il a besoin de nous deux.
Il me regarde longtemps sans rien dire. Puis il murmure :
— Je ne sais pas si j’en suis capable…
Je comprends alors que rien ne sera plus jamais comme avant. Mais je refuse d’abandonner mon fils ou ma famille sans me battre.
Aujourd’hui encore, je me demande : ai-je eu tort de me taire ? Ou bien était-ce la seule façon de protéger ceux que j’aime ? Et vous… auriez-vous eu le courage de tout avouer dès le début ?