Une Nuit Blanche à l’Hôpital : Laisser Mon Fils Derrière Moi

« Camille, tu ne peux pas continuer comme ça ! » La voix de ma mère résonne dans le couloir glacé de l’hôpital Necker, à Paris. Je serre Paul contre moi, son souffle chaud sur ma poitrine, tandis que mes larmes coulent sans bruit. Il n’a que trois jours. Trois jours que je suis mère, et déjà je me sens brisée.

« Il faut penser à lui, Camille. Tu n’es pas en état… » insiste ma mère, les bras croisés, le visage fermé. Mon père, silencieux, regarde par la fenêtre, évitant mon regard. Je sens leur jugement peser sur moi comme une chape de plomb. Je voudrais crier, hurler que je fais de mon mieux, mais aucun son ne sort.

Tout a commencé le soir de l’accouchement. Paul est arrivé trop tôt, septième mois à peine entamé. Les médecins couraient dans tous les sens, les alarmes sonnaient. J’ai cru mourir de peur. Quand ils l’ont emmené en néonatologie, j’ai senti mon cœur se fissurer. Depuis, je vis dans une brume épaisse, incapable de dormir ou de manger. Les infirmières me parlent doucement, mais leurs mots glissent sur moi comme la pluie sur une vitre.

Ma sœur, Élodie, est venue me voir hier. « Tu dois te reposer, Camille. Tu fais une dépression post-partum, c’est normal… Mais il faut accepter de l’aide. » Elle a posé sa main sur la mienne, mais j’ai retiré la mienne aussitôt. Je ne veux pas d’aide. Je veux juste mon fils.

Mais ce matin, tout a basculé. Paul a eu une crise respiratoire. Les médecins m’ont dit qu’il fallait le laisser en observation, que je devais rentrer chez moi pour me reposer. Ma mère a sauté sur l’occasion : « On va s’occuper de tout ici. Tu rentres avec nous ce soir. »

Je me suis effondrée dans le couloir, incapable de respirer. Comment pourrais-je abandonner mon bébé ? Mais comment rester alors que je ne tiens plus debout ?

Le soir tombe sur Paris. Les lumières de la ville clignotent derrière les vitres sales de la chambre d’hôpital. Paul dort enfin, branché à des machines qui bipent doucement. Je caresse sa petite main, si fragile qu’elle semble pouvoir se briser sous mes doigts.

Ma mère revient : « Camille, il est temps. »

Je me lève lentement, chaque geste me coûte une énergie folle. Je dépose un baiser sur le front de Paul. « Je reviens vite, mon amour… » Mais au fond de moi, une voix cruelle murmure : Et s’il ne me pardonne jamais ?

Dans le taxi qui me ramène à Montrouge, je regarde les rues défiler sans les voir. Mon père tente de briser le silence : « Tu sais… quand tu es née prématurée, ta mère aussi a dû te laisser à l’hôpital quelques jours… » Mais je n’écoute pas. Je suis prisonnière de ma culpabilité.

À la maison, tout me rappelle Paul : le berceau vide, les petits vêtements soigneusement pliés par Élodie, le carnet de santé posé sur la table du salon. Je m’effondre sur le canapé et je pleure jusqu’à ne plus avoir de larmes.

Les jours suivants sont un supplice. Ma mère veut tout contrôler : « Il faut que tu manges ! Que tu dormes ! Que tu prennes tes médicaments ! » Mais rien n’a de goût sans Paul. Mon père fuit les conflits ; il part tôt au travail et rentre tard.

Un soir, Élodie débarque sans prévenir :
— Camille… Tu veux qu’on aille voir Paul demain ?
Je hoche la tête sans conviction.
— Tu sais… Ce n’est pas ta faute. Tu fais ce que tu peux.
Je la regarde dans les yeux pour la première fois depuis des jours.
— Et si je ne suis jamais capable d’être une bonne mère ?
Elle me serre fort contre elle.
— Personne n’est parfait. Mais Paul a besoin de toi, même si tu es fatiguée.

Le lendemain matin, je retourne à l’hôpital avec Élodie. Paul est là, minuscule mais vivant. Quand il serre mon doigt dans sa main, je sens une chaleur nouvelle envahir mon cœur.

Les semaines passent lentement. Je commence une thérapie avec une psychologue de l’hôpital. Elle s’appelle Madame Lefèvre et elle ne me juge pas. Elle m’écoute parler de mes peurs : « Et si je reproduisais les erreurs de ma mère ? Et si Paul sentait que je n’étais pas prête ? » Elle me dit que la maternité n’est jamais simple et que demander de l’aide n’est pas un échec.

Petit à petit, je reprends confiance en moi. Ma mère finit par admettre qu’elle aussi a eu peur autrefois. Un soir d’orage, elle me confie : « J’ai cru devenir folle quand tu étais en couveuse… Mais tu as survécu, et moi aussi. » Nous pleurons ensemble pour la première fois depuis des années.

Le jour où Paul rentre enfin à la maison, tout le monde est là : Élodie apporte un gâteau au chocolat, mon père accroche une guirlande dans le salon et ma mère prépare un petit nid douillet dans le berceau.

Je prends Paul dans mes bras et je lui murmure : « Pardon pour cette nuit-là… Je t’aime plus que tout au monde. »

Parfois encore, la culpabilité revient me hanter dans mes insomnies. Mais aujourd’hui je sais que je ne suis pas seule.

Est-ce qu’on peut vraiment pardonner à ses parents leurs faiblesses ? Est-ce qu’on peut se pardonner soi-même d’avoir flanché ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?