Le Poids du Titre : Une Vie Après le Pouvoir
— Tu ne peux pas continuer comme ça, Éric ! Tu n’es plus président, il faut que tu l’acceptes !
La voix de ma fille, Camille, résonne encore dans ma tête alors que je fixe le reflet de mon visage dans la vitre du salon. Les lumières de Paris s’étendent devant moi, indifférentes à ma détresse. J’ai quitté l’Élysée il y a six mois, mais chaque matin, je me réveille avec l’impression d’être encore prisonnier de ses murs dorés. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Ariane, mon épouse, s’affaire dans la cuisine. Elle évite mon regard depuis des jours.
— Papa, tu viens ?
Camille se tient dans l’embrasure de la porte, ses yeux brillants d’une colère contenue. Elle a vingt-cinq ans, une énergie farouche, et elle ne comprend pas pourquoi je continue à me faire appeler « Monsieur le Président » lors des dîners familiaux ou des réunions publiques. Pour elle, c’est ridicule. Pour moi, c’est vital.
Je me lève lentement, chaque geste pesant comme si j’avais cent ans. Je sens le regard d’Ariane sur moi, froid et distant. Depuis mon départ du pouvoir, notre couple s’effrite. Elle n’a jamais aimé la politique ; elle a supporté par amour pour moi, mais aujourd’hui elle ne supporte plus rien.
— Tu sais ce qu’on dit dans les journaux ? souffle-t-elle en posant une assiette sur la table. Que tu refuses de tourner la page. Que tu t’accroches à ton titre comme un naufragé à sa bouée.
Je détourne les yeux. Les journaux… Ils n’ont jamais été tendres avec moi. Mais ce qui me blesse le plus, c’est la façon dont mes anciens conseillers parlent de moi maintenant. Paul, mon bras droit pendant dix ans, a déclaré à la télévision : « Il faut savoir quitter la scène avec dignité. »
Mais comment fait-on pour redevenir Éric ? Juste Éric ?
Le dîner est tendu. Camille pique dans son assiette sans un mot. Ariane évite mon regard. Je tente une conversation banale sur la météo, mais personne ne répond. Je sens que je les perds tous les deux.
Après le repas, je m’enferme dans mon bureau. Sur le mur trône encore le portrait officiel qui me montre souriant, confiant, entouré du drapeau tricolore. Je ferme les yeux et me revois lors de mon investiture : la foule qui scande mon nom, la Marseillaise qui résonne sur la place de la Concorde…
Un SMS s’affiche sur mon téléphone : « Tu viens au café demain ? On aimerait te voir… mais pas en tant que président. Juste en tant qu’ami. — Luc »
Luc… Mon ami d’enfance. Il n’a jamais compris pourquoi j’ai voulu devenir président. Pour lui, c’était une folie. Mais il est resté fidèle, même quand j’étais trop occupé pour lui répondre.
Je tape une réponse hésitante : « D’accord. À demain. »
La nuit est longue. Je tourne en rond dans l’appartement silencieux. Ariane dort dans la chambre d’amis depuis des semaines. Je repense à tout ce que j’ai sacrifié pour ce titre : mes amis, ma famille, ma santé mentale.
Le lendemain matin, je descends dans la rue incognito — du moins j’essaie. Les passants me reconnaissent encore parfois et murmurent « Monsieur le Président ». Certains me saluent avec respect ; d’autres détournent les yeux.
Au café du coin, Luc m’attend déjà.
— Salut Éric ! lance-t-il en se levant pour m’embrasser.
Je souris faiblement.
— Tu sais… commence-t-il en sirotant son café, tu n’as pas besoin de ce titre pour exister. On t’aimait avant tout ça.
Je baisse la tête.
— Mais si je ne suis plus président… Qui suis-je ?
Luc pose sa main sur mon bras.
— Tu es Éric. Mon ami d’enfance qui adorait grimper aux arbres et rêvait de changer le monde.
Je sens les larmes monter. Depuis combien de temps n’ai-je pas pleuré ?
— J’ai peur… avoué-je dans un souffle. Peur d’être oublié. Peur que tout ce que j’ai fait ne serve à rien.
Luc sourit tristement.
— On n’oublie pas ceux qui ont compté pour nous. Mais il faut accepter de laisser la place aux autres… et surtout, il faut apprendre à vivre pour soi.
En rentrant chez moi ce soir-là, je trouve Ariane assise dans le salon, un livre à la main.
— Tu as vu Paul à la télé ? demande-t-elle sans lever les yeux.
— Oui…
Un silence pesant s’installe.
— Tu sais… reprend-elle doucement, j’aimerais retrouver l’homme que j’ai épousé. Pas le président. Juste Éric.
Je m’assois à côté d’elle et prends sa main dans la mienne.
— Je vais essayer…
Les semaines passent. J’apprends à redevenir un homme ordinaire : faire les courses au marché Saint-Quentin, discuter avec les voisins sans qu’on me parle politique, écouter Camille parler de ses études sans ramener tout à moi.
Mais certains jours sont plus difficiles que d’autres. Parfois je surprends mon reflet et je cherche encore le président en moi.
Ce soir, alors que Paris s’endort sous une pluie fine, je me demande : Peut-on vraiment se libérer du poids d’un titre ? Ou sommes-nous condamnés à porter nos anciens rôles comme des cicatrices invisibles ?
Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?