J’ai sacrifié ma vie pour mes enfants, mais aujourd’hui je suis une étrangère chez eux

— Tu ne peux pas rester ici, maman. On n’a pas la place, tu comprends ?

La voix de mon fils Julien résonne encore dans ma tête, froide et tranchante comme un couteau. Je suis assise sur le banc de la gare de Lyon, ma valise à mes pieds, les mains tremblantes. Il pleut. Les gouttes s’écrasent sur le carreau, et je me demande comment j’en suis arrivée là.

Trente ans. Trente ans à travailler comme aide-soignante à Marseille, loin de mes enfants, loin de ma Bretagne natale. J’ai tout donné pour eux : mes nuits blanches, mes économies, ma jeunesse. Chaque mois, j’envoyais de l’argent à Julien et à ma fille Claire pour qu’ils ne manquent de rien. J’ai payé leurs études, leur permis de conduire, et même l’apport pour leurs appartements à Rennes et Nantes. Je me disais qu’un jour, ils comprendraient. Qu’un jour, ils m’aimeraient assez pour me le rendre.

Mais aujourd’hui, je suis fatiguée. Mon dos me fait souffrir, mes mains sont abîmées par des années de travail. Je n’ai plus la force de vivre seule dans mon petit studio insalubre à Marseille. Alors j’ai pris le train, pleine d’espoir, pensant que mes enfants m’ouvriraient leur porte.

— Tu sais bien que Lucie ne t’aime pas beaucoup…

C’est Claire qui me l’a dit hier soir, en baissant les yeux. Sa compagne Lucie ne veut pas d’une vieille femme à la maison. « Ça casserait notre équilibre », a-t-elle murmuré. J’ai senti mon cœur se serrer. Je n’ai rien dit. J’ai juste souri tristement et j’ai rangé mes affaires dans ma valise.

Je repense à tous ces Noëls passés seule dans une chambre de bonne, à regarder des photos de mes enfants sur mon téléphone. Je me disais toujours : « Ce n’est que temporaire. Un jour, tu seras récompensée. » Mais ce jour n’est jamais venu.

Je me souviens du regard de Julien quand il a ouvert la porte ce matin-là. Il était gêné, presque agacé. Sa femme Sophie m’a à peine saluée. Les enfants sont restés dans leur chambre, absorbés par leurs écrans. J’ai essayé de leur parler, de leur raconter des anecdotes de mon enfance en Bretagne, mais personne n’écoutait vraiment.

— Tu pourrais peut-être aller chez Claire ?

Julien a lancé ça comme une solution miracle, sans même me regarder dans les yeux. J’ai senti la honte m’envahir. Je suis partie sans faire de bruit.

Dans le train pour Nantes, j’ai regardé défiler les paysages gris et mouillés. J’ai repensé à mon mari, décédé il y a dix ans d’un cancer fulgurant. Il me disait toujours : « Nos enfants sont notre avenir. » Mais aujourd’hui, je me demande si j’ai vraiment eu raison d’y croire.

Chez Claire, l’accueil a été plus chaleureux en apparence. Elle m’a serrée dans ses bras, mais j’ai vite compris que je dérangeais. Lucie évitait la cuisine quand j’y étais. Le soir, elles parlaient à voix basse dans leur chambre. J’entendais parfois mon prénom suivi de soupirs agacés.

Un matin, alors que je préparais le café, Lucie est entrée dans la cuisine.

— Écoute, Marie, je crois qu’il faut qu’on parle…

Elle a pris une grande inspiration.

— On t’aime bien, mais on a notre vie ici. On ne peut pas tout changer parce que tu es revenue…

J’ai hoché la tête en silence. Je savais ce que ça voulait dire : il fallait que je parte.

Je me retrouve donc ici, sur ce banc de gare, avec ma valise et mes souvenirs pour seule compagnie. Je regarde les familles qui se retrouvent avec des sourires sincères et des étreintes chaleureuses. Moi, je n’ai plus personne.

Je repense à toutes ces années passées à soigner des inconnus dans des maisons de retraite marseillaises. À chaque Noël où je travaillais pour offrir un cadeau à mes enfants. À chaque anniversaire manqué parce qu’il fallait payer le loyer ou les factures.

Je me demande si j’ai raté quelque chose d’essentiel : être présente pour eux au lieu de leur offrir des choses matérielles.

Le téléphone vibre dans ma poche. Un message de Claire :

« Désolée maman… On t’aime mais on ne peut pas t’accueillir plus longtemps. Peut-être que tu pourrais voir avec un foyer ou une résidence ? »

Je relis le message plusieurs fois en espérant y trouver une trace d’amour ou de regret. Mais il n’y a rien d’autre qu’une froideur administrative.

Une larme coule sur ma joue. Je me sens vieille et inutile.

Autour de moi, la vie continue comme si de rien n’était.

Ai-je vraiment mérité cette solitude après tant de sacrifices ? Est-ce cela, le prix à payer pour avoir voulu offrir le meilleur à ses enfants ?

Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?