Quand mon mari m’a jugée en salle d’accouchement : La force d’une Française

« Tu pourrais faire un effort, tout de même. »

La voix de Guillaume résonne dans la salle d’accouchement, froide, tranchante, alors que je suis en train de suffoquer sous la douleur des contractions. Je serre la main moite du lit, les larmes me brouillent la vue. Autour de moi, les sages-femmes s’affairent, mais c’est sa voix qui me transperce. Je n’arrive pas à croire qu’il ait osé dire ça, ici, maintenant. Je me sens nue, vulnérable, trahie.

« Tu ne vois pas que j’ai mal ? » je souffle, la gorge serrée.

Il détourne les yeux, gêné par le regard désapprobateur de l’infirmière. Mais il ne s’excuse pas. Il reste là, raide, les bras croisés, comme s’il assistait à un spectacle qui le dérange. Je me sens seule, terriblement seule, alors que je croyais que ce moment serait le plus beau de notre vie.

Depuis des mois, je redoutais ce jour. Pas l’accouchement en soi — j’avais lu tous les livres, suivi tous les cours à la maternité de Lyon — mais la peur de ne pas être à la hauteur, de décevoir. Guillaume n’a jamais été très démonstratif. Il a grandi dans une famille où l’on ne montre pas ses émotions. Mais là… là, c’est trop.

La douleur monte encore d’un cran. Je crie, je pleure, je supplie qu’on m’aide. La sage-femme me murmure des mots doux à l’oreille : « Vous êtes forte, madame. Vous allez y arriver. » Mais la voix de Guillaume résonne plus fort que tout : « Arrête de crier, tu fais peur à tout le monde. »

Je voudrais disparaître. Je voudrais qu’il sorte. Mais il reste planté là, comme un juge impitoyable.

Quand enfin notre fille pousse son premier cri, je suis vidée. Je n’ai même pas la force de la prendre dans mes bras. Guillaume s’approche du berceau chauffant et murmure : « Elle est belle… » Mais il ne me regarde pas.

Les jours suivants à la maternité sont un brouillard de fatigue et de solitude. Ma mère vient me voir, elle m’apporte des madeleines et me caresse les cheveux : « Ma chérie, tu as été courageuse. » Je fonds en larmes dans ses bras. Elle comprend sans que j’aie besoin d’expliquer.

Guillaume passe en coup de vent. Il parle du travail, des papiers à remplir pour la CAF, du prénom à déclarer à la mairie du 3e arrondissement. Il ne parle jamais de ce qui s’est passé en salle d’accouchement. Moi non plus. Mais chaque fois que je ferme les yeux, j’entends encore ses mots.

De retour à la maison, tout est différent. Je suis épuisée, le bébé pleure sans arrêt, je n’ai plus goût à rien. Guillaume rentre tard, il soupire devant les couches sales et les biberons non lavés.

Un soir, alors que je berce notre fille dans le salon plongé dans la pénombre, il lance : « Tu pourrais faire un effort pour t’organiser… »

Quelque chose se brise en moi.

Je pose doucement le bébé dans son berceau et je me tourne vers lui :

— Tu crois que c’est facile ? Tu crois que je ne fais rien ?

Il hausse les épaules :

— Je travaille toute la journée, moi aussi.

— Mais tu n’étais pas là quand j’ai eu besoin de toi !

Il se tait. Pour la première fois depuis longtemps, il semble déstabilisé.

Les semaines passent et je m’enfonce dans une tristesse sourde. Un matin, je prends rendez-vous chez la psychologue de la PMI du quartier Monplaisir. Je lui raconte tout : l’accouchement, les mots qui font mal, l’impression d’être invisible.

Elle me regarde avec douceur :

— Vous avez le droit d’exiger du respect. Ce que vous avez vécu est une violence.

Le mot claque dans l’air : violence.

Je rentre chez moi bouleversée. Je commence à écrire ce que j’ai ressenti ce jour-là. J’écris des lettres à Guillaume que je ne lui donne pas. J’écris pour ne pas sombrer.

Un soir d’automne, alors que les feuilles mortes tapissent les trottoirs lyonnais et que notre fille dort enfin paisiblement, je pose devant Guillaume mon carnet ouvert sur la table basse.

— Lis ça.

Il hésite puis s’assoit. Il lit en silence mes mots griffonnés à l’encre noire : « La douleur physique était supportable comparée à celle de tes paroles… »

Je vois ses mains trembler légèrement.

— Je ne savais pas… souffle-t-il enfin.

— Tu ne voulais pas savoir.

Le silence s’installe entre nous comme un mur infranchissable. Puis il murmure :

— Je suis désolé.

Je ne sais pas si c’est suffisant. Mais c’est un début.

Les mois suivants sont faits de hauts et de bas. Nous allons ensemble chez un conseiller conjugal à la Maison des Familles du quartier Croix-Rousse. Nous apprenons à parler sans juger, à écouter sans interrompre.

Je découvre une force en moi que je ne soupçonnais pas. Celle d’exiger le respect, celle de dire non quand il le faut. Je reprends peu à peu confiance en moi. Je m’inscris à un atelier d’écriture pour jeunes mamans au centre social du quartier.

Un jour, lors d’une réunion avec d’autres femmes du quartier — Fatoumata, Chantal, Amandine — nous partageons nos histoires d’accouchement et de solitude. Nous rions, nous pleurons ensemble. Je comprends que je ne suis pas seule.

Guillaume change peu à peu. Il apprend à donner le bain à notre fille, à préparer des purées maison le dimanche matin pendant que je dors encore un peu. Il me demande parfois : « Tu veux sortir prendre l’air ? Je garde la petite… »

Mais il y a toujours cette cicatrice en moi. Parfois je repense à ce jour où il m’a jugée au lieu de me soutenir. Parfois j’ai envie de hurler encore.

Aujourd’hui, notre fille a deux ans. Elle court partout dans l’appartement en riant aux éclats. Guillaume et moi avons trouvé un équilibre fragile mais réel.

Mais au fond de moi subsiste cette question : pourquoi est-ce si difficile pour certains hommes français d’accepter la vulnérabilité des femmes ? Pourquoi tant de femmes doivent-elles se battre pour obtenir simplement du respect ?

Et vous… avez-vous déjà ressenti cette solitude au moment où vous aviez le plus besoin d’être soutenue ?