Ma belle-mère, ses règles de fer et moi : Comment j’ai failli me perdre dans une maison qui n’était pas la mienne
— Tu es encore en retard, Camille ! Tu sais très bien que le petit-déjeuner est à sept heures précises !
Je sursaute, la voix glaciale de Madeleine résonne dans la cuisine carrelée, où l’odeur du café se mêle à celle du savon de Marseille. Je regarde l’horloge : 7h03. Trois minutes de trop. Mon cœur cogne dans ma poitrine. Je baisse les yeux, murmurant un « pardon » qui s’étrangle dans ma gorge. Paul, mon mari, lit son journal sans lever la tête. Il ne voit rien, ou fait semblant.
C’est ainsi chaque matin depuis que nous avons emménagé chez ses parents, le temps de finir les travaux dans notre appartement à Lyon. Cela devait durer deux mois. Cela fait maintenant six. Six mois à marcher sur des œufs, à surveiller chaque geste, chaque parole. Madeleine règne sur cette maison comme un général sur sa caserne. Tout doit être rangé, propre, silencieux. Les repas sont à heure fixe, les chaussures alignées dans l’entrée, les serviettes pliées selon une méthode qu’elle seule maîtrise.
Je n’étais pas préparée à ça. Chez mes parents, à Clermont-Ferrand, la vie était bruyante, désordonnée, pleine de rires et d’improvisations. Ici, chaque minute de retard est une faute, chaque oubli un affront. Je me sens étrangère dans cette maison où même l’air semble surveillé.
Un soir, alors que je rentre du travail épuisée, je trouve Madeleine en train de réorganiser mes affaires dans la chambre d’amis que nous occupons. Elle tient mon carnet de croquis entre ses mains gantées.
— Ce n’est pas rangé correctement, Camille. Tu devrais faire plus attention à tes affaires.
Je serre les poings. J’ai envie de crier, mais je me tais. Paul arrive derrière moi.
— Maman veut juste aider, souffle-t-il.
Aider ? J’étouffe sous son aide. Je n’ai plus d’espace à moi. Même mes pensées semblent devoir passer par son filtre.
Les semaines passent et je me perds peu à peu. Je ne dessine plus. Je n’ose plus inviter mes amis. Je souris mécaniquement lors des repas où Madeleine raconte pour la énième fois comment elle a élevé ses enfants « dans le respect et la discipline ». Paul ne dit rien. Il fuit les conflits, il fuit sa mère comme il me fuit moi.
Un dimanche matin, alors que je tente de dormir un peu plus tard, Madeleine frappe à la porte.
— Camille, il est huit heures ! On ne reste pas au lit toute la matinée ici !
Je me lève en silence. Dans la salle de bain, je regarde mon reflet : cernes sous les yeux, visage fermé. Qui suis-je devenue ?
Un jour, tout explose. Je rentre plus tard que d’habitude après une réunion imprévue au travail. Il est 19h10 quand j’arrive. La table est dressée, tout le monde m’attend en silence.
— Nous avons commencé sans toi, dit Madeleine d’une voix sèche. Ici, on respecte les horaires.
Je sens la colère monter en moi comme une vague brûlante.
— Je travaille ! Ce n’est pas toujours possible d’être là à l’heure !
Le silence tombe comme une chape de plomb. Paul me lance un regard suppliant : « Ne fais pas d’histoire ». Mais je n’en peux plus.
— J’ai le droit d’exister aussi !
Madeleine se lève brusquement.
— Tant que tu es sous mon toit, tu respectes mes règles !
Je quitte la table en claquant la porte. Dans la chambre, je m’effondre en larmes. Je pense à partir. Prendre une chambre d’hôtel, dormir chez une amie… Mais Paul ? Notre couple ?
Le lendemain matin, Paul tente de me parler.
— Tu sais comment elle est… Elle ne changera pas.
— Et moi ? Est-ce que je dois disparaître pour lui faire plaisir ?
Il ne répond pas.
Les jours suivants sont tendus. Madeleine ne m’adresse plus la parole sauf pour des remarques sèches. Paul s’enferme dans son mutisme. Je me sens seule au monde.
Un soir, je décide d’appeler ma mère.
— Tu ne peux pas continuer comme ça, ma chérie. Tu dois penser à toi aussi.
Ses mots me réchauffent le cœur. Je décide alors de reprendre un peu de contrôle sur ma vie. Je recommence à dessiner le soir après le dîner, même si cela dérange Madeleine que la lumière reste allumée plus tard.
Un samedi matin, j’invite mon amie Sophie à prendre un café chez nous — chez Madeleine plutôt. Elle fait la moue mais n’ose rien dire devant Sophie qui parle fort et rit encore plus fort.
Petit à petit, je reprends confiance en moi. J’ose dire non quand on me demande de plier le linge « à la façon Madeleine ». J’ose demander à Paul de m’accompagner pour une promenade au parc plutôt que de rester enfermé dans cette maison étouffante.
Un soir d’avril, Paul rentre avec une bonne nouvelle : notre appartement est enfin prêt.
Le jour du départ arrive enfin. Madeleine ne montre aucune émotion mais je vois ses mains trembler légèrement quand elle me tend un paquet de madeleines maison.
— Bonne chance, Camille.
Dans la voiture, Paul me prend la main.
— Tu as été courageuse.
Je souris tristement. Ai-je été courageuse ou simplement au bord du gouffre ?
Aujourd’hui encore, je repense à ces mois passés sous le même toit que Madeleine. Comment peut-on s’oublier si vite pour plaire aux autres ? Est-ce cela, être une bonne belle-fille ou simplement survivre ?