Entre Devoir et Détresse : Prendre Soin de Papi Henri

— Camille ! Où sont mes lunettes ?

Sa voix tremble, éraillée par l’âge, mais elle résonne dans tout l’appartement. Je sursaute, la tasse de café manque de m’échapper des mains. Il est 7h du matin, Paris s’éveille à peine, mais chez nous, la journée commence toujours par une urgence.

Je respire un grand coup avant de répondre, tentant de masquer mon agacement :

— Elles sont sur la table du salon, Papi. Comme tous les matins.

Un silence. Puis le bruit de son déambulateur qui racle le parquet. Je ferme les yeux. Deux ans que je vis avec lui, deux ans que chaque jour ressemble à une répétition sans fin : médicaments, repas mixés, visites médicales, et cette peur sourde qu’il tombe à nouveau. Je n’ai que 32 ans, mais parfois j’ai l’impression d’en avoir 80.

Tout a basculé ce soir de novembre où il a glissé dans la salle de bain. Je revois encore le carrelage froid, le sang sur sa tempe, ses yeux embués de larmes et de honte. À l’hôpital Lariboisière, le diagnostic est tombé : fracture vertébrale par compression. Les médecins ont été clairs : il ne retrouverait jamais toute sa mobilité. Ma mère, débordée par son travail à Lyon et mon oncle Paul, perdu dans ses problèmes d’alcool, il ne restait que moi.

Je me souviens du regard de ma mère ce jour-là :

— Camille, tu sais bien que je ne peux pas… Tu es la plus proche.

J’ai dit oui sans réfléchir. Par amour. Par devoir. Par peur aussi de le laisser seul. Mais je n’avais aucune idée de ce que cela signifiait vraiment.

Les premiers mois ont été un enfer. Je me suis battue contre l’administration pour obtenir une aide à domicile. J’ai appris à manier le lève-personne, à changer des couches pour adultes, à gérer ses colères quand il refusait de manger ou d’avaler ses médicaments. J’ai perdu mon travail dans une petite librairie du 11e parce que je n’arrivais plus à assurer les horaires. Mes amis ont disparu peu à peu, lassés de mes annulations de dernière minute.

Un soir, alors que je tentais de lui faire avaler sa soupe :

— Tu n’es pas ma mère !

Il avait hurlé ces mots, les yeux pleins de rage et de détresse. J’ai claqué la porte de la cuisine et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps dans la salle de bain. Comment lui en vouloir ? Il n’a jamais été méchant. Mais la maladie le transforme. Il oublie parfois qui je suis. Il me confond avec ma grand-mère disparue depuis dix ans.

Les voisins murmurent dans l’escalier :

— La pauvre petite, elle s’occupe seule du vieux Henri…

Je déteste leur pitié autant que leur indifférence. Où sont-ils quand il faut porter les courses ou appeler le SAMU en pleine nuit ?

Ma vie sentimentale ? Un champ de ruines. Thomas a tenu six mois avant de partir :

— Je ne peux pas vivre dans une maison de retraite ambulante, Camille…

Je ne lui en veux pas vraiment. Mais parfois, la nuit, je me demande si je ne suis pas en train de sacrifier ma vie pour une cause perdue d’avance.

Il y a des moments de grâce pourtant. Quand il me raconte ses souvenirs d’enfance à Montmartre, quand il rit devant un vieux film de Louis de Funès ou qu’il me serre la main en murmurant :

— Merci d’être là.

Mais ces instants sont rares. Le reste du temps, je suis épuisée, rongée par la culpabilité et la frustration. Je rêve d’une journée sans horaires, sans alarmes médicales, sans odeur d’antiseptique.

Ma mère appelle tous les dimanches soir :

— Tu tiens le coup ? Tu veux que je vienne quelques jours ?

Mais elle ne vient jamais vraiment. Elle promet, elle reporte. Mon oncle Paul ne répond plus au téléphone depuis Noël dernier.

Un matin d’avril, j’ai craqué. J’ai appelé l’APA (Aide Personnalisée à l’Autonomie), supplié pour avoir plus d’heures d’aide-soignante. La dame au bout du fil a soupiré :

— Vous savez, mademoiselle, il y a beaucoup de demandes…

J’ai raccroché en hurlant dans un coussin.

Parfois je me surprends à souhaiter qu’il parte vite… Et aussitôt la honte me submerge. Comment peut-on penser cela ? Mais comment vivre autrement ?

Hier soir encore, alors que je m’asseyais près de lui pour lui lire le journal :

— Tu sais Camille… Je ne veux pas être un poids pour toi.

J’ai senti mes yeux se remplir de larmes. Je n’ai rien dit. J’ai juste serré sa main plus fort.

Aujourd’hui, je regarde par la fenêtre les toits gris de Paris et je me demande : combien sommes-nous à vivre cette vie invisible ? À porter seuls le poids des générations passées ? Est-ce égoïste de vouloir retrouver ma liberté ? Ou bien est-ce simplement humain ?