Entre Deux Foyers : Le Choix d’Élise

« Tu ne comprends pas, Victoria, tu ne peux pas lui imposer ta vie ! » La voix de ma mère résonne encore dans ma tête alors que je ferme la porte du salon derrière moi. J’ai raccroché brutalement, incapable de supporter une énième leçon sur la maternité. Je m’appelle Victoria, j’ai 38 ans, et ce soir, je me demande si je suis en train de perdre ma belle-fille, Élise.

Il est 19h30. La maison sent le gratin dauphinois que j’ai préparé pour Paul et les enfants. Paul est mon mari depuis cinq ans. Nous avons deux petits garçons, Lucas et Martin, qui courent partout en riant. Mais ce soir, leur joie me paraît lointaine. Je regarde mon téléphone : aucun message d’Élise. Cela fait trois semaines qu’elle n’a pas répondu à mes appels. Trois semaines à me demander si je suis encore quelqu’un pour elle.

Paul entre dans la cuisine, essuie ses lunettes et me lance un regard inquiet :
— Tu as des nouvelles d’Élise ?
Je secoue la tête. Il soupire, s’assoit en face de moi.
— Tu sais… Peut-être qu’on devrait la laisser choisir. Elle a quinze ans maintenant. Peut-être qu’elle préfère vivre chez sa mère.

Je sens une colère sourde monter en moi. Pourquoi est-ce toujours à moi de faire le premier pas ? Pourquoi suis-je la seule à m’inquiéter ?
— Et toi, tu ne veux pas lui parler ?
Il baisse les yeux. Je sais qu’il a peur de la réponse d’Élise autant que moi.

Je repense à nos débuts. Quand Paul et moi nous sommes rencontrés, Élise avait neuf ans. Elle m’a tout de suite appelée « Victoria », jamais « maman ». J’ai respecté ça. Sa mère, Claire, n’a jamais caché son hostilité envers moi. À chaque échange de garde, elle lançait des regards glacials, murmurait des mots blessants à Élise : « N’oublie pas qui est ta vraie famille. »

Au début, Élise venait tous les week-ends. On faisait des crêpes, on allait au parc, on riait ensemble. Puis Lucas est né. J’ai senti Élise s’éloigner. Elle restait dans sa chambre, refusait de venir dîner avec nous. J’ai essayé de la rassurer :
— Tu sais que tu comptes toujours autant pour moi, Élise ?
Elle haussait les épaules.

Quand Martin est arrivé deux ans plus tard, c’est devenu pire. Les week-ends se sont espacés. Parfois, elle annulait au dernier moment : « J’ai trop de devoirs », « Je suis fatiguée ». J’ai insisté, j’ai appelé, envoyé des messages. Mais rien n’y faisait.

Un soir d’hiver, alors que je venais de coucher les petits, j’ai surpris une conversation entre Paul et Claire sur le palier :
— Elle ne veut plus venir chez vous, Paul ! Tu ne comprends pas ? Elle se sent de trop !
Paul avait crié :
— C’est aussi sa maison ici !
Mais Claire avait déjà claqué la porte.

Depuis ce jour-là, quelque chose s’est brisé. Paul s’est replié sur lui-même. Moi, j’ai continué à espérer qu’Élise reviendrait vers nous.

Ce soir-là, après le dîner, je monte dans la chambre d’Élise — vide depuis des mois — et m’assieds sur son lit. Je prends mon téléphone et compose son numéro une fois de plus.
— Allô ?
Sa voix est hésitante.
— Élise… C’est Victoria. Tu vas bien ?
Un silence gênant s’installe.
— Oui… Je suis occupée là.
Je retiens mes larmes.
— Tu sais… Tu peux venir quand tu veux à la maison. On t’attend tous.
Elle souffle :
— Je sais… Mais c’est compliqué.

Je sens que je dois lâcher prise.
— Tu veux qu’on en parle ? Peut-être qu’on pourrait décider ensemble… où tu te sens le mieux ?
Elle hésite longtemps.
— Je crois que je préfère rester chez maman pour l’instant.

Je ferme les yeux. J’aurais voulu hurler « Pourquoi ? », mais je n’en ai pas le droit.
— D’accord… Sache que tu auras toujours ta place ici.
Elle murmure un « merci » avant de raccrocher.

Je reste là, dans le noir, envahie par un sentiment d’échec. Est-ce ma faute si Élise ne se sent plus chez elle ici ? Ai-je trop voulu protéger mes fils au détriment de ma belle-fille ? Ou bien n’ai-je jamais été capable de dépasser le rôle de simple « belle-mère » ?

Quelques jours plus tard, lors d’un repas chez mes parents à Lyon, ma mère me lance :
— Tu as fait ce qu’il fallait. On ne force pas un enfant à aimer une famille recomposée.
Mais je sens dans son regard qu’elle doute elle aussi.

Le soir même, Paul me prend la main :
— On a fait de notre mieux… Peut-être qu’un jour elle reviendra.
Mais au fond de moi, je sais que rien ne sera plus jamais comme avant.

Je repense à toutes ces familles recomposées autour de moi : les disputes pour les vacances scolaires, les jalousies silencieuses entre demi-frères et sœurs, les mots blessants qui restent en suspens dans l’air… Est-ce vraiment possible d’aimer un enfant qui n’est pas le sien comme le sien propre ? Ou bien sommes-nous condamnés à rester des étrangers sous le même toit ?

Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment laisser un enfant choisir entre deux foyers sans se sentir coupable à jamais ?