Un cœur plus grand que la peur : Comment je suis devenue mère de six enfants en une nuit
« Maman, il y a quelqu’un au téléphone… » La voix tremblante de ma fille, Lucie, me tire d’un sommeil lourd. Il est 2h17 du matin. Je descends l’escalier en peignoir, le cœur battant. Qui peut bien appeler à cette heure-là ? Je prends le combiné.
« Madame Lefèvre ? Ici l’hôpital de Saint-Étienne. Nous avons une urgence concernant votre voisin, Monsieur Martin… »
Je sens le sol se dérober sous mes pieds. Ivan Martin, mon voisin depuis dix ans, veuf depuis trois, père de six enfants. Je pense à ses rires dans le jardin, à ses enfants qui couraient avec les miens dans la rue du village. L’infirmière continue : « Monsieur Martin est décédé cette nuit d’une crise cardiaque. Les services sociaux n’ont trouvé personne pour accueillir ses enfants… Vous étiez leur contact d’urgence. »
Je reste muette. Six enfants. Mon mari dort à l’étage, nos deux enfants aussi. Nous vivons dans une petite maison en périphérie de Roanne, déjà trop étroite pour quatre. Je balbutie : « Mais… je… ce n’est pas possible… »
« Madame Lefèvre, ils n’ont nulle part où aller. Juste pour cette nuit… »
Je raccroche, hébétée. Je monte réveiller Paul. Il se frotte les yeux, incrédule. « Six enfants ? Mais on ne peut pas… On n’a pas les moyens, ni la place… » Je sens la panique monter en moi, mais aussi une étrange certitude. Si ce n’est pas nous, qui alors ? Je pense à leurs visages, à la peur dans leurs yeux.
À 3h du matin, une voiture des services sociaux s’arrête devant chez nous. Les enfants descendent un à un, serrés les uns contre les autres. Camille, l’aînée de 16 ans, tente de cacher ses larmes. Les plus petits s’accrochent à elle comme à une bouée. Je leur ouvre la porte avec un sourire maladroit.
« Entrez… Je vais préparer du chocolat chaud. »
La nuit est longue. Aucun de nous ne dort vraiment. Les enfants sont silencieux, hagards. Lucie et Thomas, mes propres enfants, observent la scène sans comprendre. Paul reste en retrait, les bras croisés, le visage fermé.
Au petit matin, la maison ressemble à un champ de bataille. Des matelas partout, des vêtements éparpillés, des pleurs étouffés dans la salle de bains. Je me surprends à agir mécaniquement : préparer le petit-déjeuner pour huit enfants, chercher des vêtements propres dans des cartons oubliés.
Les jours suivants sont un tourbillon d’émotions et de démarches administratives. Les services sociaux me pressent de prendre une décision : accepter temporairement la garde des enfants ou les laisser partir en foyer. Paul est furieux : « On ne peut pas tout sacrifier pour eux ! Et nos enfants alors ? Tu penses à eux ? À nous ? »
Je me sens déchirée entre mon devoir moral et ma famille. Lucie me supplie de garder les nouveaux venus : « Maman, ils sont gentils… Ils ont besoin de nous… » Thomas, lui, refuse de partager sa chambre avec Hugo, le cadet des Martin.
Camille me confie un soir dans la cuisine : « Je peux m’occuper des petits… On ne veut pas déranger… Mais s’il vous plaît, ne nous séparez pas… Papa disait toujours que vous étiez quelqu’un de bien… »
Je fonds en larmes devant elle. Comment rester insensible à tant de détresse ? Mais comment supporter cette charge immense ? Les voisins commencent à parler. Certains m’apportent des plats cuisinés ou des vêtements d’enfants trop petits pour les leurs. D’autres murmurent que je suis folle d’accepter une telle responsabilité.
Paul s’éloigne peu à peu. Il rentre tard du travail, évite les repas familiaux devenus bruyants et chaotiques. Un soir, il explose : « Tu as choisi pour nous tous sans me demander mon avis ! Je ne reconnais plus notre vie… ni toi… »
Je lui réponds dans un souffle : « Et si c’était nos enfants qui se retrouvaient seuls du jour au lendemain ? Tu voudrais qu’on les abandonne aussi facilement ? »
Le silence s’installe entre nous comme un mur infranchissable.
Les semaines passent. Les enfants Martin reprennent peu à peu goût à la vie. Hugo rit à nouveau en jouant avec Thomas dans le jardin. Camille aide Lucie à faire ses devoirs. Mais chaque soir, je vois la tristesse dans leurs yeux quand ils parlent de leur père.
Un matin d’hiver, alors que je prépare le petit-déjeuner, Paul pose sa main sur mon épaule.
« Je t’en veux encore… mais je t’admire aussi. Tu as fait ce que moi je n’aurais jamais eu le courage de faire. Peut-être qu’on peut essayer… ensemble… d’être une famille différente. »
Je pleure en silence en serrant sa main dans la mienne.
Aujourd’hui, cela fait six mois que notre maison est pleine de cris et de rires mêlés aux larmes du passé. Rien n’est facile — ni l’administration française qui tarde à régulariser la situation des enfants Martin, ni les disputes pour la salle de bains le matin, ni les fins de mois difficiles.
Mais chaque soir, quand je regarde ces huit enfants endormis sous mon toit, je me dis que j’ai fait le bon choix.
Ai-je eu raison d’écouter mon cœur plutôt que ma raison ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?