Un seul rein, deux destins : L’amour, la perte et l’espoir au bord du gouffre
— Tu ne comprends pas, maman ! Je ne peux pas juste attendre que la mort vienne me chercher !
Ma voix résonnait dans la cuisine exiguë de notre appartement à Lyon, tremblante de colère et de peur. Ma mère, les mains crispées sur la table, me regardait avec des yeux rougis par les nuits blanches. Depuis l’annonce de mon insuffisance rénale terminale, notre vie n’était plus qu’une succession d’examens, d’espoirs déçus et de silences lourds. J’avais vingt-huit ans, et déjà l’impression d’avoir vécu cent vies.
— Camille, je t’en supplie… On va trouver une solution. Peut-être que ton frère…
— Il a déjà dit non ! Il a sa famille, ses enfants… Je ne veux pas qu’il sacrifie sa santé pour moi !
Le silence s’abattit. Je sentais la culpabilité me ronger. Mon frère Julien avait refusé de se faire tester comme donneur compatible. Je ne lui en voulais pas vraiment ; je comprenais ses peurs. Mais chaque refus était une pierre de plus sur ma poitrine.
Les semaines passaient, rythmées par les dialyses à l’hôpital Édouard-Herriot. Les infirmières étaient devenues mes confidentes, mes sœurs d’infortune. J’observais les autres patients : certains attendaient un miracle depuis des années. Je me demandais si j’aurais leur force.
Un soir de novembre, alors que la pluie martelait les vitres du service de néphrologie, une voix inconnue m’interpella dans le couloir.
— Vous êtes Camille Girard ?
Je me retournai. Un homme d’une trentaine d’années, grand, les cheveux bruns en bataille, me tendait la main.
— Je m’appelle Gabriel Martin. Je suis venu pour vous.
Je restai interdite. Pour moi ?
— Ma sœur était ici il y a deux ans… Elle n’a pas eu votre chance. J’ai vu votre annonce sur le site de l’association des donneurs bénévoles. Je veux vous aider.
Je crus d’abord à une mauvaise blague. Mais Gabriel était sérieux. Il avait fait tous les tests en secret ; il était compatible. Ma mère pleurait de joie, moi de soulagement et de peur mêlés. Comment accepter un tel cadeau d’un inconnu ?
Le jour de la greffe arriva vite. Dans la chambre blanche, Gabriel me sourit avant d’être emmené au bloc.
— Tu n’as rien à prouver, Camille. Prends ce que la vie t’offre.
L’opération fut un succès. Pour la première fois depuis des mois, je respirais sans douleur. Ma famille organisait des repas où Gabriel était toujours invité. Peu à peu, il devint plus qu’un bienfaiteur : il entra dans mon cœur.
Mais tout n’était pas simple. Ma mère voyait d’un mauvais œil cette relation naissante.
— Tu lui dois la vie, Camille. Mais l’amour… ce n’est pas pareil.
Je savais qu’elle craignait que je confonde gratitude et amour véritable. Pourtant, chaque regard échangé avec Gabriel me prouvait le contraire.
Un soir d’été, alors que nous marchions sur les quais du Rhône, il s’arrêta brusquement.
— Camille… Je t’aime. Mais je sens que tu portes un poids qui n’est pas le mien.
Je baissai les yeux. Il avait raison. Je vivais avec la peur constante de lui devoir trop, de ne jamais pouvoir lui rendre ce qu’il m’avait donné.
— Je ne veux pas être un fardeau pour toi, Gabriel…
Il prit ma main.
— Tu n’es pas un fardeau. Mais tu dois vivre pour toi, pas pour moi.
Les mois passèrent. Notre histoire oscillait entre passion et malaise. Ma famille ne cessait de me rappeler que je devais « tourner la page », reprendre ma vie en main, retrouver un travail, penser à l’avenir.
Un matin d’automne, Gabriel m’annonça qu’il partait à Bordeaux pour un nouveau poste.
— Je t’attendrai si tu veux venir… Mais je ne peux pas rester ici à regarder ta vie s’arrêter pour moi.
J’étais déchirée. Partir signifiait tout quitter : ma famille, mes repères, la ville où j’avais failli mourir et renaître. Rester voulait dire renoncer à l’homme qui m’avait sauvé.
J’ai choisi de rester. Peut-être par lâcheté, peut-être par fidélité à ceux qui m’avaient soutenue dans l’épreuve. Gabriel est parti sans se retourner.
Aujourd’hui encore, je repense à cette nuit où j’ai failli tout perdre… et tout gagner. J’ai retrouvé un travail dans une librairie du centre-ville ; je vis avec ce rein qui n’est pas le mien mais qui bat pour moi chaque jour.
Parfois je croise des couples sur les quais et je me demande : ai-je fait le bon choix ? Peut-on aimer sans se sentir redevable ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?