J’ai placé mon père en maison de retraite : suis-je vraiment une mauvaise fille ?

« Tu n’as pas honte, Camille ? » La voix de ma sœur résonne encore dans l’entrée, froide et tranchante comme un couteau. Je serre les clés dans ma main, mes jointures blanchissent. Mon père est assis dans le fauteuil, le regard perdu, un sourire vague sur les lèvres. Il ne comprend pas vraiment ce qui se passe, ou alors il fait semblant. Je ne sais plus.

« Tu l’abandonnes, c’est tout ! » ajoute mon frère, les bras croisés, campé devant la porte comme un gardien de prison. Ma mère, elle, ne dit rien. Elle essuie une larme, tourne la tête vers la fenêtre et soupire. Je voudrais hurler, leur expliquer que je n’en peux plus, que je me lève chaque nuit pour vérifier s’il respire encore, que je n’ai plus de vie, plus de sommeil, plus de force. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.

Mon père a 78 ans. Il a été professeur d’histoire-géographie à Dijon toute sa vie. Il aimait raconter la Révolution française à table, en mimant Robespierre ou Danton pour nous faire rire. Mais depuis deux ans, la maladie l’a volé à nous. Il ne reconnaît plus mes enfants, il confond les jours et les saisons. Parfois il me prend pour sa sœur disparue ou pour une infirmière venue lui voler ses souvenirs.

Ce matin-là, j’ai signé les papiers à la résidence Les Jardins du Parc. Une maison de retraite médicalisée, à vingt minutes de chez moi. J’ai choisi la chambre avec vue sur le jardin, parce qu’il aimait tant les roses. L’infirmière m’a souri : « Vous savez, c’est souvent plus difficile pour les familles que pour les patients eux-mêmes. » J’ai hoché la tête sans répondre.

Le jour du départ, j’ai préparé sa valise : quelques pulls en laine, ses pantoufles usées, des photos de famille. Il m’a demandé où on allait. J’ai menti : « On va voir des amis, papa. » Il a souri, confiant comme un enfant.

Dans la voiture, il chantonnait une vieille chanson d’Yves Montand. Je pleurais en silence. Arrivés devant la résidence, il a hésité sur le trottoir : « C’est ici qu’on habite maintenant ? » J’ai senti mon cœur se briser.

Depuis ce jour, ma famille ne me parle presque plus. Ma sœur m’a bloquée sur WhatsApp. Mon frère ne vient plus aux repas du dimanche. Ma mère me regarde comme si j’avais commis un crime impardonnable.

Mais ils n’étaient pas là, eux, quand il a failli mettre le feu à la cuisine en oubliant une casserole sur le feu. Ils n’étaient pas là quand il est sorti en pyjama sous la pluie de novembre, persuadé d’aller à l’école. Ils n’étaient pas là quand il a hurlé toute la nuit parce qu’il croyait voir des ombres dans le couloir.

Je me souviens d’un soir particulièrement difficile. Il était deux heures du matin. Mon père s’était enfermé dans la salle de bains et refusait d’ouvrir la porte. J’entendais ses sanglots étouffés derrière le bois : « Je veux rentrer chez moi… » Mais il était déjà chez lui.

J’ai tout essayé : les aides à domicile, les infirmières à domicile, les voisins bienveillants… Mais rien n’y faisait. Je m’épuisais à petit feu. Mon mari commençait à perdre patience ; mes enfants ne comprenaient plus pourquoi leur grand-père criait ou pleurait sans raison.

Le jour où j’ai pris la décision de le placer en maison de retraite, j’ai eu l’impression de signer un pacte avec le diable. Mais je savais que je ne pouvais plus continuer ainsi. Pour lui comme pour moi.

La première semaine a été un enfer. Je passais mes journées à culpabiliser, à imaginer mon père seul dans sa chambre blanche, perdu parmi des inconnus en blouse blanche. Je venais tous les jours, parfois deux fois par jour. Il me demandait toujours quand on rentrait à la maison.

Un après-midi, alors que je rangeais ses affaires dans l’armoire, une résidente s’est approchée : « Vous savez, ici on s’occupe bien de nous… Votre papa a l’air gentil. » J’ai souri faiblement.

Petit à petit, j’ai vu mon père s’apaiser. Il a commencé à participer aux ateliers mémoire, à sourire aux soignants. Il a même retrouvé le goût du jardinage avec l’animatrice. Mais chaque visite reste une épreuve : il me demande toujours pourquoi je ne le ramène pas chez lui.

Ma famille refuse toujours de comprendre. Pour eux, je suis celle qui a trahi. Celle qui a choisi la facilité plutôt que l’amour filial.

Un soir d’hiver, ma mère m’a appelée : « Tu sais… Je t’en veux encore… Mais je comprends un peu mieux maintenant… » Sa voix tremblait d’émotion. J’ai pleuré longtemps après avoir raccroché.

Aujourd’hui encore, je doute chaque jour de mon choix. Est-ce que j’ai fait ce qu’il fallait ? Est-ce que j’aurais pu tenir plus longtemps ? Est-ce que l’amour c’est forcément se sacrifier jusqu’à s’oublier soi-même ?

Parfois je me demande : qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment juger sans avoir vécu cette épreuve ?