Entre les Draps Froissés de la Routine : Confession d’une Femme Française

— Tu as encore oublié le pain, Claire ?

La voix de François résonne dans la cuisine, sèche, tranchante comme un couteau sur la planche à découper. Je serre la poignée du sac de courses, mes doigts blanchissent. Il est 9h un samedi matin, l’odeur d’œufs brouillés flotte dans l’air, et la radio murmure une chanson de Francis Cabrel. Je regarde la table : tout est à sa place, parfaitement aligné. Trop aligné. Je me sens étrangère dans ma propre maison.

Je me souviens du moment précis où j’ai compris que je n’existais plus vraiment. C’était un matin comme celui-ci. François lisait Le Monde, les enfants se chamaillaient pour la dernière tartine, et moi, j’étais là, invisible, à orchestrer une symphonie domestique dont personne ne remarquait la chef d’orchestre.

— Claire, tu peux t’occuper du linge ?

Toujours les mêmes phrases, les mêmes gestes. J’ai 38 ans et j’ai l’impression d’avoir 100 ans. Ma vie est une succession de listes : courses, lessive, devoirs des enfants, réunions parents-profs. Où suis-je dans tout ça ?

C’est dans cette routine étouffante qu’est arrivé Thomas. Il était le nouveau collègue au cabinet d’architectes où je travaille à mi-temps. Il avait ce sourire un peu triste, ce regard qui semblait voir au-delà des apparences. Un jour, alors que je rangeais des dossiers dans l’open space déserté par la pause déjeuner, il m’a dit :

— Tu sais, Claire, tu as quelque chose dans le regard… On dirait que tu portes tout le poids du monde.

J’ai ri nerveusement. Personne ne m’avait parlé comme ça depuis des années. On a commencé à déjeuner ensemble, à parler de tout et de rien : de nos rêves d’enfants, de nos peurs d’adultes. Avec lui, je redevenais légère. J’existais.

À la maison, rien ne changeait. François rentrait tard, fatigué, préoccupé par ses dossiers d’avocat. Les enfants grandissaient trop vite et me glissaient entre les doigts. Le soir, je m’endormais en silence à côté d’un homme qui ne me touchait plus que par habitude.

Un jeudi soir de novembre, Thomas m’a proposé de marcher un peu après le travail. Il pleuvait doucement sur les pavés de Nantes. On s’est abrités sous le porche d’une vieille librairie fermée.

— Tu es malheureuse ?

J’ai senti mes yeux se remplir de larmes. J’ai hoché la tête sans pouvoir parler. Il a posé sa main sur la mienne. C’était simple, doux… et terriblement interdit.

Ce soir-là, je suis rentrée chez moi trempée jusqu’aux os et le cœur en vrac. J’ai regardé François qui pianotait sur son ordinateur sans lever les yeux vers moi. J’ai eu envie de hurler : « Regarde-moi ! » Mais j’ai préparé le dîner en silence.

Les semaines suivantes ont été un tourbillon. Thomas et moi nous sommes rapprochés. Un midi, il m’a embrassée dans la salle d’archives du cabinet. J’ai senti le feu envahir mon corps endormi depuis trop longtemps.

Je n’ai pas eu peur. Je n’ai pas eu honte non plus. J’avais besoin de me sentir vivante.

La première fois que j’ai couché avec lui, c’était dans son petit appartement sous les toits, avec vue sur les toits gris de la ville et le clocher de l’église Saint-Nicolas. Rien d’exotique ou de romanesque : juste deux êtres cabossés qui se retrouvaient enfin.

Je n’ai pas regretté. Pas une seconde.

Mais la culpabilité s’est invitée sournoisement dans mon quotidien. Les enfants me demandaient pourquoi j’étais distraite. François a commencé à me regarder autrement :

— Tu es bizarre en ce moment… Tu veux qu’on parle ?

Mais il était déjà trop tard. Je ne savais plus comment revenir en arrière.

Un soir de décembre, il a trouvé un message sur mon téléphone : « Merci pour ce moment volé… » Il a compris tout de suite.

— C’est qui ?

Je n’ai pas menti. Je n’en avais plus la force.

La dispute a été violente. Les mots ont fusé comme des éclats de verre : « Trahison », « égoïsme », « famille ». Les enfants ont pleuré derrière la porte.

J’ai quitté la maison pour quelques jours. J’ai dormi chez une amie à Rezé, le temps que la tempête passe.

Aujourd’hui, trois mois plus tard, rien n’est réglé mais tout est différent. François et moi suivons une thérapie de couple. Les enfants posent des questions auxquelles je ne sais pas toujours répondre.

Je ne regrette pas ce que j’ai fait. J’ai retrouvé une part de moi-même que j’avais perdue en chemin.

Mais à quel prix ? Peut-on vraiment être heureux sans jamais blesser ceux qu’on aime ? Est-ce que l’on doit sacrifier sa propre vie pour sauver une famille ?

Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?