Ma sœur voulait nous faire quitter notre nouvelle maison : derrière ses rumeurs sur notre crédit, elle cachait une jalousie que je n’avais pas vue
Ma mère a posé un chèque de dix mille euros entre le fromage et le pain, puis elle a murmuré :
— Prenez-le avant que la banque vous enlève la maison.
Julien a reposé son verre. Moi, j’ai regardé ma sœur. Élodie gardait les yeux baissés sur son assiette, mais son mari, Laurent, nous observait avec cet air grave qu’on prend devant des gens qui refusent de reconnaître une catastrophe.
— Quelle banque ? Quelle catastrophe ? ai-je demandé.
Ma mère a pâli.
— Élodie nous a tout expliqué. Vous n’avez plus besoin de faire semblant.
Nous habitions notre maison depuis sept semaines.
Sept semaines que je buvais mon café debout devant la fenêtre de la cuisine, heureuse de voir un jardin à la place du parking de notre ancien immeuble. Un petit jardin, avec un grillage tordu et un cerisier qui ne donnait presque rien. Mais c’était chez nous.
Nous avions acheté près de Tours, après huit ans à mettre de côté. Julien était technicien de maintenance. Je travaillais à l’accueil d’un cabinet de radiologie. Rien d’extraordinaire. Deux salaires réguliers, un apport économisé lentement, un crédit sur vingt-cinq ans.
Nous avions fait nos comptes avec prudence. Les vacances attendraient. La salle de bains aussi.
Le jour de la remise des clés, j’avais envoyé une photo à Élodie.
Elle avait répondu : « C’est grand pour deux. Vous êtes sûrs de votre coup ? »
J’avais mis sa réaction sur le compte de la surprise.
Ma sœur et moi avions toujours été proches. Enfin, c’est ce que je croyais. Elle connaissait mes disputes avec Julien, mes inquiétudes au travail, jusqu’au montant de notre apport. Chez nous, on disait qu’entre sœurs, il ne devait pas y avoir de secrets.
Aujourd’hui, cette phrase me serre encore le ventre.
À sa première visite, Élodie avait ouvert les placards sans demander. Laurent avait tapoté un mur du salon.
— Il faudra surveiller l’humidité.
L’expertise n’avait rien signalé, mais il avait insisté. Puis ils avaient parlé du chauffage, de la taxe foncière, du prix d’une toiture.
Après leur départ, Julien avait dit :
— Ils sont venus voir la maison ou chercher ce qui allait nous ruiner ?
Je m’étais vexée pour elle.
— Ils s’inquiètent, c’est tout.
Les semaines suivantes, Élodie m’envoyait des annonces de locations.
« Celle-ci est jolie. Moins de responsabilités. »
Puis des articles sur les ménages surendettés. Puis les coordonnées d’un agent immobilier.
Un jeudi, cet agent m’a appelée au travail. Ma sœur lui avait expliqué que nous envisagions une revente rapide.
J’ai dû sortir dans la cour du cabinet pour lui répondre.
— Nous ne vendons pas. Nous n’avons jamais parlé de vendre.
Le soir, Élodie a soupiré au téléphone.
— Tu dramatises. Une estimation, ça n’engage à rien.
— Mais pourquoi tu lui as donné mon numéro ?
— Parce que tu ne vois pas les choses clairement quand tu t’emballes.
J’avais quarante ans. Elle me parlait comme si j’en avais douze.
Ensuite, les appels de la famille avaient commencé. Ma tante voulait savoir si Julien avait conservé son emploi. Mon père proposait de nous aider pour les courses. Une cousine m’avait demandé, gênée, si nos prélèvements passaient encore.
Tout était faux.
Julien avait simplement raconté à Laurent que nous repoussions l’achat d’une voiture. L’embrayage de la nôtre avait lâché après le déménagement. Nous avions préféré payer la réparation plutôt que reprendre un crédit.
Dans la version qui circulait, nous ne pouvions plus nous nourrir.
Et ce dimanche-là, ma mère avait sorti son chéquier.
— Regarde-moi, Élodie.
Elle a relevé la tête.
— Tu as dit quoi, exactement ?
— Que vous étiez serrés. Ce qui est vrai.
Julien s’est penché vers elle.
— Faire attention à nos dépenses, ce n’est pas être en défaut de paiement.
Laurent a soufflé :
— Bon, on essaie de vous éviter de vous planter…
— En racontant à tout le monde qu’on est incapables de gérer notre argent ?
Ma voix avait monté. Ma mère s’est mise à pleurer. Élodie a attrapé son sac.
— Puisqu’on est les méchants, on va partir.
Pour une fois, je ne l’ai pas retenue.
Dans la voiture, Julien n’a presque rien dit. Puis, à un feu rouge :
— Je veux bien qu’elle soit ta sœur. Mais je ne veux plus avoir à me défendre d’habiter chez moi.
Ça m’a fait mal parce qu’il avait raison.
Pendant dix jours, je n’ai pas répondu aux messages d’Élodie. Ils alternaient entre les reproches et les « je faisais ça pour toi ». J’ai expliqué les faits à mes parents, sans leur montrer nos comptes. Ma mère voulait organiser un repas pour tout arranger.
J’ai refusé.
— Je ne vais pas lui demander pardon pour qu’on puisse manger ensemble.
C’est Élodie qui a fini par demander à me voir seule.
Nous nous sommes retrouvées dans un café près de son travail. Elle avait les traits tirés. Pendant plusieurs minutes, elle a déchiré le papier de son sucre.
Puis elle a dit :
— Quand j’ai vu votre jardin, j’ai eu honte de rentrer chez moi.
Je n’ai pas répondu.
Elle et Laurent louaient un appartement au-dessus d’un commerce. Leur propriétaire venait d’augmenter le loyer. Ils avaient deux crédits à la consommation dont je ne savais rien. Leur demande de prêt immobilier avait été refusée quelques mois avant notre achat.
— Tu aurais pu me le dire.
— Pour que tu me plaignes ?
Elle a essuyé sa joue avec sa manche.
— T’es ma petite sœur. J’avais l’impression que tu avais réussi quelque chose que je n’arrivais même pas à commencer. Laurent disait que vous aviez forcément pris trop de risques. Ça me rassurait de le croire.
— Alors tu voulais qu’on vende ?
Elle a hoché la tête, à peine.
— Je crois que oui.
Cet aveu m’a fait plus mal que les rumeurs.
Je comprenais sa honte. Je ne pouvais pas accepter ce qu’elle en avait fait.
Je lui ai demandé de rectifier ses mensonges auprès de chaque personne concernée. Plus de démarches en notre nom. Plus de questions sur nos comptes. Et elle devait nous rendre la clé confiée pour arroser les plantes.
— Tu ne me fais plus confiance ?
— Pas comme avant.
Elle a baissé les yeux, puis sorti la clé de son sac.
Cela fait six mois. Elle a appelé nos parents, notre tante, notre cousine. Laurent s’est excusé auprès de Julien, maladroitement, mais sans chercher cette fois à se justifier.
Nous nous revoyons parfois. Dimanche dernier, Élodie a apporté une tarte. Nous l’avons mangée dans le jardin. C’était agréable, et encore un peu tendu.
Je l’aime toujours. Seulement, je ne lui raconte plus tout.
Est-ce qu’on peut vraiment se rapprocher après ça, sans rouvrir toutes les portes ? J’essaie de croire que oui, mais désormais, je garde certaines clés.