J’ai repris les clés de chez nous à ma mère : depuis, ma famille dit que j’ai choisi ma femme contre elle

— Rends-moi les clés, maman.

Ma mère a arrêté de fouiller dans le placard. Derrière moi, Claire était enfermée dans la salle de bains depuis vingt minutes. J’entendais parfois le robinet couler. Elle faisait ça pour qu’on ne l’entende pas pleurer.

— Tu plaisantes, Julien ?

— Non. Pose-les sur la table.

Ma mère m’a regardé comme si je venais de la gifler.

— Après tout ce que j’ai fait pour toi…

Cette phrase, je la connaissais depuis l’enfance. D’habitude, elle suffisait à me faire céder. Ce soir-là, j’ai tendu la main.

Tout avait commencé par un double de clés, deux ans plus tôt, pour arroser nos plantes pendant une semaine en Bretagne. Ma mère habitait à quinze minutes de notre appartement, à Angers. Sur le moment, c’était pratique.

Elle n’avait jamais rendu les clés. Nous n’avions pas insisté.

Au début, elle déposait une soupe. Puis elle venait récupérer notre linge, parce que « votre machine essore mal ». Ensuite, elle ouvrait les volets le samedi matin pendant qu’on dormait encore.

Claire me disait :

— Je veux pouvoir me lever en culotte sans tomber sur ta mère dans notre cuisine.

Je riais un peu, pour détendre l’atmosphère.

— Tu sais comment elle est.

Aujourd’hui, cette réponse me fait honte. Je savais surtout comment éviter une dispute avec ma mère. C’était ma femme qui en payait le prix.

Après la mort de mon père, j’avais pris l’habitude de passer chaque jour chez elle. Pour les papiers, les courses, une ampoule. Puis j’avais rencontré Claire. Ma mère l’avait accueillie avec des tartes et des albums de photos.

Je n’avais pas vu quand les attentions étaient devenues des inspections.

— Tu achètes encore des plats préparés ? Julien a toujours eu l’estomac fragile.

— Avec ton temps partiel, tu pourrais quand même passer un coup d’aspirateur.

Claire travaillait dans une crèche. Son temps partiel, elle l’avait accepté après un épuisement qui lui avait coûté plusieurs mois de sommeil. Nos revenus avaient baissé. Chaque fin de mois, on surveillait le compte avant de faire les courses.

Ma mère savait tout ça. Je lui racontais trop de choses.

Un soir, Claire m’a demandé de ne plus parler de sa santé avec elle.

— Je n’ai pas envie que mon prochain rendez-vous médical soit commenté au déjeuner du dimanche.

J’ai promis. Puis ma mère a posé des questions, insisté, soupiré. J’ai répondu. Encore.

La vraie cassure est arrivée un jeudi de novembre.

J’étais rentré plus tôt du garage où je travaillais. Dans l’entrée, j’avais trouvé le sac de ma mère posé sur les chaussures de Claire. La porte du placard était ouverte. Sur la table, il y avait nos relevés bancaires.

— Il faut bien que quelqu’un regarde où passe votre argent, m’avait-elle expliqué.

Puis j’avais aperçu Claire dans le couloir, pieds nus, le visage rouge.

— Elle a ouvert le courrier de la mutuelle, avait-elle soufflé.

Ma mère avait haussé les épaules.

— Une enveloppe déjà déchirée. Ne fais pas une histoire pour ça.

Claire n’avait pas crié. Elle m’avait regardé.

— Je ne peux plus vivre comme ça, Julien.

Puis elle s’était enfermée.

Devant la salle de bains, j’avais demandé doucement :

— Claire, ouvre-moi.

— Pour quoi faire ? Tu vas encore me dire qu’elle ne pense pas à mal ?

Je n’avais rien trouvé à répondre.

C’est là que j’avais demandé les clés.

Ma mère les a sorties de son sac, mais elle les gardait serrées dans son poing.

— C’est elle qui te demande ça ?

— Non. C’est moi.

— Tu vas interdire ta porte à ta propre mère ?

— Je t’interdis d’entrer sans qu’on t’ait invitée. Ce n’est pas pareil.

Elle a jeté les clés sur la table. Le porte-clés, une petite maison en métal que je lui avais offerte enfant, a glissé jusqu’au bord.

J’ai failli la rappeler quand elle a claqué la porte. Vraiment, j’étais à deux doigts.

Puis Claire est sortie. Elle n’a pas souri. Elle s’est assise, les mains entre les genoux.

— Pourquoi il a fallu que j’en arrive là ?

Cette question m’a fait plus mal que la colère de ma mère.

Le lendemain, ma sœur Sophie m’a appelé avant huit heures.

— Maman n’a pas dormi. Elle dit que tu l’as mise dehors comme une voleuse.

J’ai expliqué. Sophie m’a coupé :

— Elle est seule, Julien. Tu pourrais faire un effort.

— Claire aussi en a fait, des efforts.

Un silence. Puis :

— Depuis que tu es avec elle, tu as changé.

À midi, mon oncle m’a écrit. Le soir, une cousine. Personne ne demandait comment allait Claire. On me rappelait les années où ma mère avait cumulé les ménages pour payer mes études, les vacances sacrifiées, les nuits passées près de mon lit.

Tout était vrai. C’était bien ça qui me retournait le ventre.

J’ai appelé ma mère le dimanche.

— Je veux continuer à te voir. On peut déjeuner ensemble mercredi.

— Sans ta femme, alors.

— Pas pour parler contre elle.

Elle a raccroché.

Pendant trois semaines, j’ai mal dormi. Au moindre appel inconnu, j’imaginais l’hôpital. Je consultais mon téléphone pendant le dîner. Même absente, ma mère occupait encore toute la pièce.

Claire l’a remarqué.

— Je ne te demande pas de ne plus l’aimer. Je te demande d’être ici quand tu es avec moi.

J’ai pris rendez-vous chez une psychologue. La première séance, j’ai passé presque une heure à défendre ma mère. Puis j’ai parlé de Claire, et j’ai pleuré.

Les choses ne se sont pas réparées d’un coup.

Claire a continué quelque temps à sursauter quand une clé tournait dans la serrure. Moi, j’ai appris à ne pas raconter nos disputes à ma sœur. On a recommencé à recevoir des amis, à laisser traîner une tasse sans craindre une remarque.

À Noël, nous n’avons pas été invités. J’ai cuisiné un poulet trop sec. Claire a allumé deux bougies, et nous avons mangé tard, en chaussettes. Ma mère me manquait. Pourtant, je me sentais enfin chez moi.

Depuis, elle a accepté un café avec moi. Dans un bistrot, pas à l’appartement. Elle m’a demandé quand elle récupérerait ses clés.

— Tu ne les récupéreras pas, maman.

Elle a baissé les yeux. Je suis resté assis avec elle.

J’aime toujours ma mère, même quand je rentre d’un rendez-vous avec elle le ventre noué. Mais pourquoi l’aimer devrait-il obliger ma femme à avoir peur de rentrer chez nous ?