J’ai hébergé mon fils et sa femme pour les aider… puis j’ai dû leur rappeler que cette maison était encore la mienne
— Tu pourrais frapper avant d’entrer, quand même.
Lucie était assise à ma place, près de la fenêtre. Sur la table du salon, son ordinateur avait remplacé la corbeille où je rangeais mon courrier. Je tenais un panier de linge humide contre ma hanche.
— Frapper pour entrer dans mon salon ?
Elle a soupiré, la main sur son micro.
— Je travaille, Claire. On en a déjà parlé.
Non. Elle avait parlé. Moi, j’avais fini par ne plus répondre.
J’ai reculé jusqu’au couloir. À soixante-quatre ans, dans ma propre maison, je venais de demander pardon sans même ouvrir la bouche.
Huit mois plus tôt, Julien m’avait téléphoné un dimanche soir. Son contrat d’intérim se terminait. Avec le seul salaire de Lucie, leur loyer et le crédit de la voiture, ils n’y arrivaient plus.
— Juste trois mois, maman. Le temps de souffler.
Depuis la mort de Bernard, la maison était trop silencieuse. J’avais accepté avant même qu’il finisse sa phrase.
Je leur avais préparé la grande chambre et vidé l’armoire. J’avais acheté les yaourts que Julien aimait petit. Ça me fait un peu honte de l’avouer, mais j’étais heureuse qu’on ait encore besoin de moi.
Au début, nous cuisinions ensemble. Lucie me racontait son travail dans un service comptable. Julien réparait les petites choses que je laissais traîner depuis mon veuvage.
Puis les changements avaient commencé.
Les photos de famille avaient quitté le buffet.
— Ça allège la pièce, tu ne trouves pas ?
Mes casseroles étaient descendues dans un placard bas, parce que Lucie préférait garder les siennes à portée de main. Elle avait réorganisé les courses, les repas, même l’étagère de la salle de bains.
Je m’étais dit qu’il fallait leur faire une place. Je n’avais pas compris que, pour eux, cela voulait dire déplacer la mienne.
Un mardi, j’avais invité mon amie Françoise à boire un café.
Lucie était sortie du salon, les lèvres serrées.
— Claire, je suis en réunion jusqu’à seize heures. Vous pourriez aller ailleurs ?
Nous avions bu notre café dans la cuisine, en parlant bas. Françoise n’avait rien dit. En partant, elle m’avait seulement serré le bras.
Cette douceur-là m’avait presque fait plus mal que le reste.
J’avais essayé d’en parler à Julien, devant le garage.
— Je n’ose plus recevoir personne.
Il cherchait quelque chose dans une caisse à outils.
— Lucie est sous pression. Ne prends pas tout contre toi.
— Et moi ?
Il avait enfin levé les yeux.
— Toi, tu es chez toi. Tu n’as pas de souci à te faire.
Justement. C’était ce qu’il ne voyait pas.
Ma retraite payait l’essentiel des charges. Ils versaient deux cents euros par mois et faisaient certaines courses. Je n’avais pas demandé davantage, pour qu’ils puissent mettre de côté.
L’hiver arrivé, la facture de chauffage m’avait obligée à renoncer au remplacement de mes lunettes. Julien, lui, venait de retrouver un emploi dans un entrepôt.
Quand je lui avais demandé où en étaient leurs recherches, il avait répondu :
— On regarde. Mais on ne va pas prendre n’importe quoi.
Je n’avais pas insisté. Voilà mon tort aussi : j’espérais qu’ils comprendraient sans que j’aie à devenir désagréable.
Le déclic est arrivé un jeudi.
En rentrant de la pharmacie, j’ai trouvé trois cartons devant la porte de ma chambre. Dedans, mes albums, mon nécessaire à couture et la lampe que Bernard m’avait offerte pour mes cinquante ans.
La petite pièce où je cousais avait été vidée. Un bureau neuf occupait déjà le mur du fond.
— Qu’est-ce que vous avez fait ?
Lucie montait une chaise. Julien tenait le sachet de vis.
— J’avais besoin d’un vrai bureau, a-t-elle répondu. Tu n’utilises presque jamais cette pièce.
— Tu as emballé mes affaires sans me demander ?
— On n’a rien jeté.
Je regardais Julien. Il gardait les yeux sur les vis.
— Et ma machine à coudre ?
— Dans ta chambre, maman. Tu peux très bien coudre là-haut.
J’ai posé mon sac par terre. Il contenait mes médicaments et deux éclairs achetés pour leur faire plaisir.
— Donc je dors là-haut, je couds là-haut, et je descends quand je ne dérange personne ?
Lucie s’est redressée.
— Tu dramatises. Une maison, ça doit évoluer. On ne peut pas tout garder comme quand Bernard était là.
J’ai senti mes mains devenir froides.
— Ne parle pas de lui pour justifier ça.
— Ce n’est pas ce que je…
— Vous allez chercher un logement. Sérieusement. Je vous donne deux mois pour organiser votre départ.
Julien a lâché le sachet sur le bureau.
— Tu nous mets dehors ?
— Je vous demande de partir. Je ne changerai pas les serrures. Mais je ne veux plus vivre comme ça.
Lucie a quitté la pièce en pleurant. Julien m’a dit que j’étais dure, que les loyers étaient trop chers, que nous étions une famille.
— Alors pourquoi personne ne m’a demandé si j’étais d’accord ?
Il n’a pas répondu.
Les jours suivants ont été affreux. Nous nous croisions sans nous regarder. La nuit, je comptais les bruits de portes et je me demandais si je venais de perdre mon fils.
J’ai failli céder. Puis j’ai retrouvé ma lampe au fond d’un carton, coincée sous une rallonge. Je l’ai remontée moi-même.
Une semaine plus tard, Julien est venu dans la cuisine.
— J’ai laissé faire, maman.
J’ai continué d’essuyer une assiette.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ici, c’était facile. Et chaque fois que tu cédais, je me disais que ça ne te gênait pas tant que ça.
J’ai posé l’assiette avant de la casser.
— Tu aurais pu me demander.
Ils ont trouvé un deux-pièces six semaines après. Plus petit que ce qu’ils voulaient, plus loin du travail de Lucie. J’ai aidé à emballer la vaisselle. Pas à payer la caution.
Le jour du départ, Lucie m’a rendu la clé.
— Je me sentais tellement mal de dépendre de toi… J’ai voulu faire comme si j’étais chez moi.
— Tu pouvais être chez toi sans me faire disparaître.
Elle a baissé la tête.
Depuis, Julien vient déjeuner certains dimanches. Lucie l’accompagne parfois. C’est encore maladroit, mais nous faisons attention.
J’ai remis ma machine près de la fenêtre. La première fois que Françoise est revenue, nous avons parlé fort, sans nous en rendre compte.
J’aime toujours mon fils autant. Mais est-ce qu’aimer ses enfants oblige vraiment à leur laisser toute la place ?